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À lire : L'article de Patrick Kéchichian

dans Le Monde du 27 octobre 2020

PIERRE OSTER

(1933-2020)

***


Aujourd'hui, il me reste et il nous reste à tous l'œuvre du grand poète que fut Pierre Oster. Encore et encore, nous lirons et nous relirons La Grande Année, Solitude la Lumière ou Les Dieux, avec le même émerveillement pour une poésie sans cesse reciselée et constamment remise sur le métier, par cet artisan du langage qui jamais ne fut satisfait de ce qu'il écrivait. Mais me manqueront ces innombrables marques de présence, ces lettres commencées sur les enveloppes déjà illuminées d'une écriture serrée et d'une attention aux autres qui ne se démentait jamais. Tout comme Claude Vigée, Pierre Oster était avant tout un être humain d'excellence par sa générosité et sa chaleur humaine. Un être de parole aussi, de droiture et de sollicitude non feinte. Nous n'avions pas seulement Saint-John Perse et Édouard Glissant comme passions communes : nous liait également une autre passion invétérée et irraisonnée pour le chocolat. Depuis qu'il m'avait fait découvrir le salon Angelina à Paris, il aimait m'y inviter en faisant mine de me sermonner pour ce goût immodéré contre lequel il me mettait en garde, et que pourtant il partageait sans retenue. Et je connais plusieurs petits restaurants du sixième arrondissement où son absence sera désormais remarquée, là où on aimait à l'appeler « Maître Oster » et à se réjouir de revoir fréquemment sa haute silhouette, ses yeux rieurs et son sourire débonnaire. L'homme aura laissé sur tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer l'empreinte sans doute irremplaçable de ces « honnêtes hommes » au sens du XVIIIe siècle : vaste culture (pour lui qui fut l'auteur du Dictionnaire des citations françaises pour le Robert), révérence pour la langue française, conception de la poésie comme sacerdoce, mais aussi sens de l'humain, attention vraie, dévouement rare. Comme il nous l'avait dit de Saint-John Perse, « il nous est désormais loisible » de nous imprégner aujourd'hui de cette sève humaine, qui brillera encore auprès de nous.

Pierre Oster : Je ne vais pas répondre directement, mais commencer par évoquer un souvenir. Il y a trente ans de cela, dans mon petit bureau des Éditions du Seuil, rue Guenegaud, on me passe un appel, et c’était Patrick Chamoiseau, qui me demande « Vous êtes bien un ami d’Édouard ? » J’ai compris que nous avions la chance d’être tous les deux des amis d’Édouard. Mais maintenant je me trouve, cher Loïc, dans la situation catastrophique du nain que les images les plus belles submergent parce qu’effectivement j’ai connu et côtoyé un jour des personnalités aussi diverses, que non pas Saint-John Perse que personne n’a jamais rencontré, mais Alexis Leger, que j’ai eu l’honneur de connaître et de servir. J’ai même pris des bains de mer avec lui, et prendre un bain avec Héraclite, c’est assez amusant. Pour revenir à Édouard, quand je l’ai connu en 1958, c’était exactement devant la Galerie du Dragon, tenue par un poète et éditeur, Max Clarac-Sérou. À ce moment-là, Édouard offrait l’image d’un homme non pas perdu, mais entouré. Ses amis étaient très nombreux, parmi lesquels Jacques Charpier, Jean Paris, Kateb Yacine… Je veux dire que ce solitaire a toujours su aimanter autour de lui une limaille humaine. Un jour d’août 1957, sur une base aérienne à Blida aux pieds de l’Atlas, je reçois une lettre d’Édouard Glissant me disant : « Déserte. » Si j’avais songé à suivre son injonction, je ne serais pas là. Mais c’était là la plus grande preuve d’amitié qu’il m’ait donnée, que de me croire capable de me mettre dans son sillage de fervent de toutes les indépendances. C’était un être d’amitié. Lorsque Patrick Chamoiseau a reçu le Prix Goncourt, le téléphone sonne encore une fois, et la standardiste me dit « vous avez un appel de Baton-Rouge » et j’entends la voix d’Édouard, qui me dit : « Espèce de con ». Effectivement, je n’avais pas réussi à faire entrer Patrick Chamoiseau dans la fine équipe des romanciers du Seuil. Je lui dis : « Mais tu dis ça au singulier ou au pluriel ? » Il me dit : « C’est au pluriel. Vous les gens du Seuil, vous n’avez pas compris que Patrick Chamoiseau, était un écrivain de première force ». L’amitié qu’il montrait à Patrick Chamoiseau le conduisait à me téléphoner pour nous traiter de cons. Et il ajouta : « Pour ta punition, tu vas aller chez Gallimard et en public tu vas lui poser un baiser sur le front », ce que Patrick a oublié car mes baisers sont furtifs. Mais effectivement Antoine Gallimard avait vu quelqu’un qui arrivait du Seuil pour baiser sur le front son prix Goncourt, et m’a invité à dîner avec eux. Édouard vers 1958 survivait difficilement. Je l’ai un peu côtoyé à ce moment-là. J’ai prononcé un allocution lors de la cérémonie religieuse en 2011 :


« L’autorité le distinguait. Une autorité pathétique en ceci qu’ils nous estimait capable de nous délivrer sous sa gouverne d’un universel dévalué par l’histoire. Le penseur, le philosophe, le poète voulait en effet entraîner ses lecteurs dans la direction d’une humanité plus grande et comme réconciliée sous le signe segalenien du Divers. On trouve dans cette œuvre de passion bien plus qu’une uchronie à coup sûr merveilleuse. On pouvait y adhérer par éclairs, on le devait, sauf à se diminuer. Quelque chose durera dans notre avenir, de tant de propositions tout à fait réfléchies. »11 Pierre Oster, 5 février 2011, in Utinam Varietur, Gourcuff Gradenigo, 2012.


En 1961, Jean Paulhan me dit un jour « Vous êtes libre demain à l’heure du café ? » Je suis arrivé aux Arènes, chez Jean Paulhan et je me suis trouvé face à quelqu’un qui s’appelait Alexis Leger. J’avais été chargé pendant quelque temps de tenir le dossier d’un gros volume, Honneur à Saint-John Perse. Il n’était pas dans l’intention de Gaston Gallimard de publier un tel volume. J’en ai déposé un jour le manuscrit sur le bureau de Gaston Gallimard, qui m’a demandé alors : « De quoi s’agit-il ? » Il pensait que j’avais écrit un roman et que je venais lui demander une avance pour acheter une voiture. Le livre a paru, et il semble qu’il soit important. »

  

« LC : Pierre Oster, vous avez été l’ami de Saint-John Perse. Vous avez été également le grand témoin de cette aventure éditoriale du volume Honneur à Saint-John Perse. Cette articulation que nous avons voulu établir au cours de ces trois journées vous paraît-elle pertinente ?



  

Le témoignage de Pierre Oster, en 2012


Nous avions invité Pierre Oster à notre colloque international de septembre 2012, « Saint-John Perse, Aimé Césaire, Édouard Glisant : regards croisés » (Unesco/BnF/Maison de l'Amérique latine). Lors de la table ronde finale du colloque, il avait gratifié toute l'assistance de son humour irrésistible, en nous racontant les anecdotes qui, côte à côte, dessinaient les lignes d'une relation ancienne et toujours fervente avec Édouard Glissant. Je propose aujourd'hui la transcription de l'intervention de Pierre Oster lors de cette table ronde, transcription extraite des actes du colloque, qui paraissent ce mois-ci aux Éditions de l'Institut du Tout-Monde.

« L’art est la meilleure lecture de l’art » : George Steiner est certainement dans le vrai quand il reconnaît là mieux qu’une connivence, une communion (une « commune union » des créateurs à leurs aînés), qui doit nourrir aussi notre humilité face aux secrètes passerelles qui lient entre elles les poétiques, comme les îles d’un grand archipel parcouru d’une même passion.

Trait d’union entre deux des plus illustres poètes de notre temps, Perse a de l’aveu de Glissant, longtemps habité la clairière de ses mots, quand Oster le reconnut pour son seul maître. Conscients d’un élan partagé pour le « monde entier des choses », nous devinons ce que pourront être les repères de cet échange, mais c’est empreints de cette pensée du « tremblement » chère à Edouard Glissant que nous approchons cette rencontre : hors des certitudes mais avides d’écoute. Car la lecture de la poésie par les poètes eux-mêmes n’est certes pas la même que celle des critiques : une commune incandescence unit la parole de la trace qu’est l’œuvre de Glissant, et l’aventure du souffle que mène le poème de Pierre Oster, à cette « œuvre œuvrée » que déploie Perse.




Introduction à la table ronde "Perse et les écrivains"

et enregistrement du dialogue Édouard Glissant / Pierre Oster,

Paris IV-Sorbonne (CCF), samedi 25 septembre 2004


Saint-John Perse, la trace et le souffle

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Débat co-présenté par Loïc Céry et Samia Kassab-Charfi

C'est le 25 septembre 2004 que je fis l'expérience de la complicité intellectuelle et poétique qui liait Pierre Oster et Édouard Glissant. Grâce à Sylvie Glissant, j'avais pu réunir les deux poètes autour de leur commune passion pour Saint-John Perse, lors d'une journée d'hommage que j'avais organisée aux Cours de Civilisation de la Sorbonne, « Pour fêter un poète - Hommage à Saint-John Perse », une journée dont les enregistrements devaient faire l'objet plus tard d'un programme marathon sur France Culture. Lors de ce programme, avait été rediffusé le dialogue que nous avions suscité, et que j'avais co-présenté avec Samia Kassab-Charfi.


  

L'amitié d'Édouard Glissant


  

C’est peut-être à la faveur de ces affinités-là que l’on a parfois rapproché la poésie de Pierre Oster de ce courant du « nouveau lyrisme », si divers en soi. Le rapprochement, s’il n’est pas erroné dans le fond, ne rend pas justice cependant à la plasticité même de cette œuvre résolument inclassable. C’est une sorte de florilège dûment agencé que donne à voir le volume publié en 2000 par Gallimard dans sa collection « Poésie ». On y retrouve cette « pratique de l’éloge » dont se revendique Oster (qui lui consacra un texte en 1977), à l’exemple et dans le sillage de Perse, et cette recherche spiritualiste de l’unité par la saisie sensible du réel, qui sont certainement les repères qui permettent de lier entre elles les deux œuvres, en une communauté d’ardeur. En une version entièrement remaniée, Pierre Oster a republié Pratique de l'éloge chez Gallimard en 2009 : les textes sur Perse encadrent l'ensemble de ces portions, l'irriguent et semblent dessiner une manière d'offrande centrale, la reconnaissance d'un tribut poétique autant que le chant d'un éloge que rien n'épuise, un dithyrambe que rien n'aliène.

par Loïc Céry

Le mois d'octobre 2020 aura vu disparaître deux immenses figures de la poésie française du XXe siècle : Claude Vigée le 2 octobre et Pierre Oster le 22 octobre. Pierre Oster emporte avec lui tout un pan essentiel de la poésie française de l'après-guerre, celle qu'on a pu nommer un temps le « nouveau lyrisme » et qui marque surtout une alliance particulière, entre l'attention aiguë à l'élémentaire et au vivant, avec le souffle incoercible d'un langage de l'émerveillement devant le réel. Pierre Oster partageait d'ailleurs avec Claude Vigée cette sorte de révérence spirituelle au monde et à la vie, qui lui venait tout droit de celui qu'il reconnut un jour pour son « seul maître », Saint-John Perse. Grand ami d'Édouard Glissant qu'il avait connu dans les années cinquante et dans le sillage du cercle des poètes fréquentant la Galerie du Dragon, Pierre Oster fut un compagnon indéfectible de l'Institut du Tout-Monde, dont il encouragea et suivit les actions de près. Nous exprimons aujourd'hui notre émotion devant le départ d'un immense poète dont l'œuvre reste à découvrir par le plus grand nombre. Et puisque la parole de Pierre Oster, comme celle de tous les grands poètes, est à la fois intemporelle et de notre temps, il nous appartient désormais de l'écouter et de la faire résonner, puisque la sève brillera encore.

À écouter : « Puisque la sève brille »

(Pierre Oster), Lecture par Sophie Bourel

C’est en 1962 qu’Oster rencontre pour la première fois Saint-John Perse, par le truchement de Jean Paulhan. En 1965, c’est à lui que Paulhan confiera la tâche considérable et enthousiasmante à la fois, de superviser l’édition du monumental volume d’hommages qui marquera la première ère, si l’on peut dire, du rapport éditorial et critique au poète : Honneur à Saint-John Perse. Pierre Oster est revenu, dans son dialogue avec Glissant, lors de la journée d’hommage à Perse organisée par le site en Sorbonne le 25 septembre 2004, sur les péripéties de cette édition, savamment contrôlée par Léger en personne, avec la complicité et la bienveillance de Gaston Gallimard et de Jean Paulhan. Conscient du ton hagiographique de cette célébration éditoriale, de cette imposante suite d’hommages qui est en fait la première pierre du monument dont le poète a alors le dessein (et ce seront bien sûr ses Œuvres complètes), Pierre Oster s’est prêté de bonne grâce à l’exercice, respectant les vœux de découpages et de sélection du chef d’orchestre qui en coulisses, dirigea les opérations. On est aujourd’hui, comme l’est Oster, attaché à ce repère-là, même si l’on est revenu de ce rapport de révérence. La ferveur, en tout cas, y est constamment la trace d’un geste fondateur : « Pourquoi la connaissance n'autoriserait-elle pas la ferveur ? » s’est un jour interrogé Pierre Oster ; ce volume apporte un élément de réponse.

Le poète Pierre Oster, quant à lui, a certainement rapporté de son séjour dans l’univers de Saint-John Perse, une essentielle attention à l’infime, à l’élémentaire qui, dans sa poétique, dépasse la stricte objectivation de Ponge (un autre de ses « modèles », bien que le terme soit impropre), pour mieux rejoindre une quête de l’absolu, saisi à même la sensation.

Aspects d'un sacerdoce de l'éloge

  

TEXTES DE PIERRE OSTER, SUR SJPERSE.ORG


  

Pour le numéro 6 de La nouvelle anabase, je publiais en décembre 2010 un document d'archives confié par Pierre Oster lui-même à la revue (« Pierre blanche d’un compagnonnage : Pierre Oster et Honneur à Saint-John Perse »). En complément à cette  édition, je mettais alors en ligne sur Sjperse.org, les textes magnifiques qu'il avait consacrés à Saint-John Perse au fil des années. En 1992, les éditions Babel reprenaient en un même volume les textes écrits par Pierre Oster au sujet de Saint-John Perse entre 1965 et 1987 (Saint-John Perse, Alexis et Dorothée Leger). Il les avait depuis republiés au sein d'une sorte d'anthologie dans laquelle il dit ses dettes littéraires, Pratique de l'éloge (Gallimard, 2009). Au nombre de cinq, ces textes publiés à diverses occasions, marquent l’ardente fréquentation de Perse par l’auteur de Solitude de la lumière : ils représentent en quelque façon les jalons d’un lien indéfectible. J'avais reçu du poète l'autorisation de la reproduction intégrale de ces textes sur le site, pour leur permettre une nouvelle et plus large diffusion, selon le souhait de Pierre Oster. Ce fut pour moi un privilège autant qu'une marque de confiance, et ce fut surtout l'opportunité de faire partager au plus grand nombre les jalons de cette relation ardente à Saint-John Perse que dessinent ces différents textes, superbement ciselés dans un langage de haute précision.

Le tribut à Saint-John Perse


  

© INSTITUT DU TOUT-MONDE

HOMMAGE À PIERRE OSTER (1933-2020)

Puisque la sève brillera encore

  

(Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, 2006)

"Nous avons rendez-vous où les océans se rencontrent..."