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Entretien réalisé

par Sophie Haluk

Lecture par Greg Germain, pour le site "Les

Mémoires de l'esclavage et de leurs abolitions"

© INSTITUT DU TOUT-MONDE, 2013

Texaco, extraits de "Grand-Papa

du cachot" et du "Noutéka des mornes"

  

SUITE DU DOSSIER :

Ce déchiffrement du souvenir de l'esclavage par le moyen de la réminiscence et de la représentation fictionnelle ainsi que de l'identification vise par conséquent non seulement la restitution d'une origine historique collective, mais concourt par ailleurs à décrypter ces "présences africaines" qui formulent une part de l'identité antillaise. La poursuite de cette réminiscence qui est première dans l'œuvre en matière de convocation du passé esclavagiste et qui consiste en une restitution pleine des trajectoires historiques collectives (passant par la notion glissantienne de "traces") opère par conséquent à la fois un processus mémoriel, mais également un éclairage anthropologique quant à l'identité - ce en quoi le "Moi-Africains" chemine avec les autres déclinaisons du moi, en portant trace du trauma de la déportation première, de l'esclavage puis de l'abolition, et ce en quoi le discours d'identification reflète une quête justement identitaire. Si l'on rapproche en somme la représentation fictionnelle propre à Texaco de celle que développe en deux temps Écrire en pays dominé, on s'aperçoit clairement que récit romanesque comme essai portent témoignage d'une commune reconnaissance, via la mémoire restituée, de l'esclavage comme la matrice de l'identité individuelle et collective : c'est dans ce creuset commun que se forgent le conditionnement de trajectoires historiques mais aussi les mentalités, les traumatismes et les stratégies de résistance qui, en l'espèce, constituent en tant que telles une catégorie cruciale de l'empreinte de l'esclavage dans l'œuvre.

Ceux-là, les plus nombreux, venus des diversités de l'Afrique n'ont pas de monuments et leur présence n'est pas absente. Ils n'ont rien écrit de leurs souffrances ou de leurs héroïsmes. Mais leur itinéraire est là. D'abord, à travers la mer des Antilles : les négriers y jetaient leur cargaison lestée de gros boulets quand quelque navire anglais surprenait leur trafic. [Officiellement stoppée en 1817, la Traite des nègres se poursuivra clandestinement jusqu'en 1830.] Ceux-là se sont répandus dans le pays. Ils ont mêlé leurs langues [le fon, l'évé, le twi, le baoulé... ou encore le congolais lors de la seconde vague d'immigration africaine sous contrat, après l'abolition de l'esclavage.], mêlé leur chair à la terre des champs, mêlé leur cœur à la richesse du sucre, leur sang à la splendeur des grandes Habitations... Je me suis avancé dans ces endroits selon d'étranges modalités : je revenais. je réinstallais mon corps aux accroches invisibles. Je touchais aux mousses les plus anciennes, je foulais les marches les plus usées, je retrouvais les arbres anciens qui imprimaient aux mouvements d'air des permanences d'éternité. Il y avait là des charges émotives, des murmures, des tremblades, de petits rires amers. Et je ne savais plus si je les recevais, si je les émettais. il y avait une familiarité de ces roues de moulin, de ces canaux d'irrigation, de ces cuves à manioc qui m'habitait sans peine. Une proximité avec ces cachots, ces châines et ces boucles de gros fer, qui m'accablait.


D'épouvantables événements malmenaient ma sensibilité. Des archéologues retrouvèrent un cimetière d'esclaves sur l'habitation de Fonds-Saint-Jacques. Des os, échoués à même le sol dans les positions d'un rituel sommaire. Un autre visiblement enterré à la va-vit. La plupart avaient bénéficié d'un cercueil car les exploitants esclavagistes étaient des religieux. Les clous réguliers autour des os en témoignent. on y trouva aussi des épingles à vêtements, des chapeletsd'espoir, des colliers d'orgueil. Dents cariées ou dents lisses, signe d'aliments très durs. les sépultures se chevauchaient, on refoulait des restes pour en caser d'autres. L'on retrouva aussi les os d'un homme dont je me sentis proche : il avait trouvé la mort dans un tonneau hérissé de clous, auquel on avait fait dévaler une pente. (...)

Après l'abolition de l'esclavage [Il faut, sur la route du Prêcheur, à côté de la ville de Saint-Pierre, retrouver le petit panneau de bois qui indique l'emplacement de l'habitation d'où partit l'insurrection qui allait forcer le gouverneur à décréter l'abolition de l'esclavage, le 22 mai 1848, bien avant que le décret officiel ne parvienne au pays.] (1848), comme beaucoup d'entre les nègres libérés, je m'égaillai sur les mornes, les déclives, les hauteurs, endroits peu propices à ue culture rentable et délaissés par les békés.(...)

Les présences africaines ont ainsi éclaboussé le pays tout entier. Pour Glissant, l'ensemble de notre paysage est une de leurs Traces-mémoires. J'appris donc à lire les mornes, les quartiers, les cases, les hauts-et-bas : ils me révélaient ces trajectoires nègres dans la construction souterraine du pays. Leurs Traces-mémoires sont aussi dans les chants, les danses, les tambours, la cuisine, les cases, les légendes de la terre, de l'air et des eaux. Elles sont dans nos gestes, dans ce rire que les Grandes-Personnes cachent en détournant la face, dans nos acquiescements instinctifs aux paroles, nos déhanchements, nos visages, nos silences, nos convois, nos coumbites du travail de la terre. Elles sont dans cet espace poteau-mitan occupé par la femme, dans ces enfants offerts à une parente, dans ce respect quasi-rituel pour les Grandes-Personnes, dans notre magie, nos rapports à la mort, notre goût de la vie.  La Négritude en avait fait des bouts d'Afrique pure. Des concentrés d'identité. Dans mon rêver-pays, je traînais autour d'elles une soif pleine. J'aspirais tout. je recevais des cyclones de présences. Alors, il m'apparut que ces Traces-mémoire d'Afrique furent de tout temps en résonances avec les autres, et affectées par elles. Elles ne reconstruisirent nulle Afrique au pays, mais tissèrent le pays d'un scintillement d'afriques mouvantes, en dérive dans leurs diversités propres, et en dérive dans toutes les autres." (Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé, op. cit., p. 122 à 128).

"MOI-AFRICAINS - Le rêve le plus terrible me fit débarquer du bateau négrier. Il est sans harmonie, brutal, éclaté. Plusieurs millions de nègres jetés à fond de cale vers les nécessités de production du sucre (dès 1660). Je reçus les commotions des plus extrêmes terreurs. L'holocauste des holocaustes, une sorte de nazisme avant l'heure, dont la conscience occidentale ne se souvient même pas. [Dans La discours sur le colonialisme, Aimé Césaire tempête : "... Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches de Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, que Hitler l'habite, que Hitler est son démon, que s'il vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique."] Passons vite sur l'horreur de la cale. Mais gardons-en l'idée, juste pour comprendre que j'y ai connu un sans-fond de mort et d'inouïe renaissance. Du pays où accoste le bateau, je ne vois rien sinon les fumigations de chlorure et d'une eau vinaigrée qui prétendent dissoudre les puanteurs de la cale. On me débarque. On me met en vente au bout de quelques jours d'une remise en forme ou d'un maquillage d'huile. Mes frères sont répartis dans les habitations du pays au gré de leurs acheteurs. On veille à mélanger les ethnies, à disperser les langues en sorte de prévenir toute entente de révolte. Ce rêve me déraille, et se répète comme un malheur bloqué. (...)

Il m'était facile de rêver-la-cale. cette horreur m'avait été hurlée par les chantres de la Négritude. Mais il me fallut de la patience pour incliner ce rêve dans le lent dispersement, là où la mort et la vie recombinent d'autres nuits et d'autres soleils. Là où je me voyais déconstruit au plus profond comme pour renaître, souple, à de plurales genèses. L'Écrire doit connaître le point exact de ce vertige-là. (...)

Et on l'aura donc bien compris : le fictionnel n'est pas ici l'illusoire et ne s'apparente à aucune fuite complaisante dans la seule fantaisie de l'imaginaire : il s'agit de fixer la représentation, fondée du reste sur une approche historique, rehaussée d'une volonté d'identification. C'est en cela que le terme de "rêve" peut être trompeur, car c'est en somme une démarche, une sorte de méthodologie qui est à l'epreuve dans ces pages où, après s'être identifié à d'Esnambuc débarquant en Martinique en 1635, le 'Moi-Africains" va fournir le motif d'une identification à la traite et à l'esclavage - une identification dans laquelle le rôle de la parole littéraire est essentielle, étant considérée à la fois comme réceptacle et comme vecteur de la mémoire :

"Mon rêver-pays me plongeait dans le magma anthropologique des peuples qui s'étaient rejoints là. Les souches amérindiennes. Les projections européennes. Les douloureux enroulements africains. Les entassements de l'Inde, de l'Asie, du Levant. Le hachoir des plantations. La parole architecte. La matrice de l'En-ville... Ces forces étaient là, nouées dans le nœud silencieux du pays, et dénombrant leurs relations en moi. Confronté dans mon errance-rêve à leurs effets contradictoires, je retrouvai un élan d'écriture. L'Écrire s'accomode bien des lois mouvantes d'un tel magma. Je trouvai grâce d'explorer ce gisement incertain sans me construire des embellies trompeuses, de faux ciel et un sol illusoire." (Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997, p. 101-102).

Cette expression fictionnelle de la réminiscence apparaît chez Chamoiseau comme une nécessité intrinsèque de la représentation de l'esclavage, et c'est ce en quoi il serait faussé d'y voir le seul prétexte de la narration romanesque. Cette représentation fictionnelle s'institue plutôt chez l'écrivain, comme une modalité propre à la représentation, et qui outrepasse la seule sphère narrative stricto sensu (entendons par là celle qui motive le récit romanesque). Le fictionnel est ainsi pour lui un vecteur de la réminiscence, porté par un effort d'imagination, dont relève également le discours et le genre propres à l'essai. Et c'est, magistralement, dans Écrire en pays dominé que Chamoiseau va en 1997, livrer une illustration de cette expression fictionnelle de la représentation de la réalité esclavagiste, considérée dans ses différentes temporalités (la traite, le système de l'habitation et le marronnage). Dans cet essai qui repose sur la volonté intense de décrypter le réel antillais sous le prisme de l'écriture, l'approche de l'esclavage connaît deux temps forts au sein de la seconde section de l'ouvrage, dénommée en intertexte ouvert, "Anabase en digenèses selon Glissant" : "Moi-Africains" et "Résistances et mutations". Nous prendrons en compte le second temps plus loin, relevant en soi d'une approche thématique spécifique (celle de la résistance). Le premier temps quant à lui emprunte ouvertement la représentation fictionnelle, elle-même motivée par la démarche de démultiplication du Moi, cette manière d'éclatement identitaire qui vise à rentrer en symbiose avec les différentes catégories du peuplement et de l'histoire des Antilles, à savoir le "Moi-colons" (p. 102 à 109), le "Moi-Amérindiens" (p. 110 à 122), puis le "Moi-Africains" donc (p. 122 à 129), avant le "Moi-Indiens, Moi-Chinois, Moi-Syro-Lybanais" (p. 129 à 137). Notons que cette méthode d'identification revendiquée rejoint le mode d'anamnèse par lequel Glissant forge pareille représentation, déjà démutipliée ; sachons déjà que c'est ce même ressort de la démultiplication du moi qui motive, la même année 1997 que l'essai, le roman (ou la nouvelle) L'esclave vieil homme et le molosse, qui forme avec l'essai, une sorte de diptyque de genres (procédé utilisé d'ailleurs par Édouard Glissant). Ici, c'est la volonté de saisie des différentes couches sédimentées du peuplement des Antilles qui motive cette démultiplication et ce passage par la représentation fictionnelle, engagée dans ce que l'écrivain nomme son "rêver-pays" :

Dire le dru et dire l'infâme, dire la violence ordinaire de l'habitation, dire la sidérante banalité des cachots, des viols, des tortures, c'est ce à quoi, en quelques pages effectivement linéaires mais qui font place dans le même élan au flux de l'imaginaire et du merveilleux, se consacre l'amorce de ce "Temps de paille" : la mort du grand-père jeté au cachot, les meurtres, mais aussi le départ de l'habitation, départ en un sens héroïque et à tout coup décisif, d'Esternome, le père de Marie-Sophie, à la conquête première de Saint-Pierre. C'est en quoi cet ensemble du "Temps de paille" consitue le fondement de tout récit, et dresse en une virtuosité narrative assez étonnante le tableau de la société d'habitation, de l'imaginaire qui s'y vit, et de la chronologie qui soudain s'emballe à l'approche des "jours d'Abolition" - et tout s'y lit, du destin hasardeux des affranchis, aux pages inoubliables sur les "Mentôs", doubles mythifiés de l'esclave échappant à la servilité et porteurs de la force, ou cette impeccable rhapsodie du "Noutéka des mornes" qui livre la rencontre des conquérants de l'En-ville un temps égarés vers les hauteurs au temps de l'abolition, avec les communautés hétérogènes et bigarées des mornes, parmi lesquelles bien sûr les nègres marrons. Cet ensemble, cet élan narratif (ce balan, dirait Chamoiseau) fonde Texaco en cet ensouchement dans les temps esclavagistes, considérés dans ces pages du roman à la faveur d'une fresque qui vise le déchiffrement des mentalités originelles, engagées dans l'urbain qui est le cadre de toute la suite du récit. Dans le contexte du "Temps de paille" fondateur, la très haute virtuosité du "Noutéka des mornes" est d'ailleurs à l'avenant d'une énonciation qui donne à ressentir, dans l'écriture porteuse de la parole et de la mémoire, tout le poids d'un passé refoulé qui doit se dire et que fixe le texte. On doit cette sorte de prodige énonciatif au projet de conférer à l'écrit toute la charge émotionnelle de la convocation de la mémoire, de telle sorte qu'on peut concevoir là une modalité d'insertion scripturale du processus sensitif plus que cognitif propre à la réminiscence : ne perdons pas de vue cette caractérisation corporelle de la mémoire dite par Marie-Sophie, parlant de sa mémoire qui "n'est aujourd'hui fidèle, qu'exercée sur l'histoire seule de mes vieilles chairs".

C'est en somme le vrai début de ce "Temps de paille" qui est livré quand débute le récit de l'itinéraire des ascendants de Marie-Sophie, sans détour et en douleur drue, en nomination âpre de la servitude, mais aussi et d'emblée, des ruses et détours qui disent une résistance (celle qui sera célébrée plus tard dans le roman et dans l'œuvre de l'écrivain). Ce motif de la résistance emprunte volontiers à Édouard Glissant cette notion des histoires singulières non sues par les récits officiels et qui s'oppose donc à l'Histoire magistrale et écrite, ce motif qui induit le déchiffrement des soubassements de l'expérience historique, projet qui apparaît très clairement dans Le Quatrième Siècle. Chamoiseau actualise ici ce motif et ce projet comme la matrice même de ce temps pemier du récit, et celui qui va également encadrer l'ensemble du roman : "Je ne vais pas te refaire l'Histoire, mais le vieux nègre de la Doum révèle, dessous l'Histoire, des histoires dont aucun livre ne parle, et qui pour nous comprendre sont les plus essentielles."

C'est en somme ce constat premier (J'aurais donc pu ignorer cette époque"), vertigineux en soi qui fonde à la fois le regard vers un un abîme mémoriel et qui détermine la démarche de la reconquête par le récit qui, quelques lignes plus loin, semble livré en une plénitude linéaire qui, par la suite, dans d'autres versants de l'œuvre, sera déjouée par la diffraction que nous prendrons en compte plus loin. Tout se passe, en cet avènement premier et unilatéral de la chronologie, comme si l'urgence du récit se faisait sentir au regard d'une fondation de la généaologie individuelle et du cheminement de la communauté au sortir des temps esclavagistes.

"Pour comprendre Texaco et l'élan de nos pères vers l'En-ville, il nous faudra remonter loin dans la lignée de ma propre famille car mon intelligence de la mémoire collective n'est que ma propre mémoire. Et cette dernière n'est aujourd'hui fidèle, qu'exercée sur l'histoire seule de mes vieilles chairs.


Quand je suis née mon papa et ma manman s'en revenaient des chaînes. Un temps que nul ne les a entendu regretter. Ils en parlaient oui, mais pas à moi ni à personne. ils se le chuchotaient kussu kussu, et je les surprenais quelque fois à en rire, mais au bout du compte cela ravageait leur silence d'une peau frissonnante. J'aurais donc pu ignorer cette époque. Pour éviter mes questions, manman feignait de batailler avec les nattes de mes cheveux et ramenait le peigne ainsi qu'un laboureur au travail d'une rocaille, et qui, tu comprends, n'a pas le temps de paroler. Papa, lui, fuyait mes curiosités en devenant plus fluide qu'un vent froid de septembre. Il s'emballait soudain sur l'urgence d'une igname à extraire des dégras qu'il tenait tout-partout. Moi, patiente jusqu'au vice, d'un souvenir par-ci, d'un quart de mot par-là, de l'épanchement d'une tendresse où leur langue se piégeait, j'appris cette trajectoire qui les avait menés à la conquête des villes. Ce qui bien entendu n'était pas tout savoir." (Patrick Chamoiseau, Texaco, p. 44)

Dès les premières pages de la "Table première - Autour de Saint-Pierre" et de sa première époque du "Temps de paille 1823 (?) - 1902" par laquelle s'amorce le récit mené par Marie-Sophie Laborieux, cette première conquête qui est celle de la mémoire occultée par le silence et le secret est en quelque façon synthétisée et symbolisée par cette sorte de credo de la réminiscence comme éclairage, éclaircissement : "La sève du feuillage ne s'élucide qu'au secret des racines" (Patrick Chamoiseau, Texaco, p. 44). Sur la clarté programmatique de ce credo, le récit de Marie-Sophie va explicitement faire acte de réminiscence, contre le secret et le silence :

"1823 - Année probable de la naissance d'Esternome laborieux, le papa de celle qui fondera le quartier Texaco ; il est esclave sur une habitation des environs de la ville de Saint-Pierre.

1836 - Année probable de la naissance d'Idoménée Carmélite Lapidaille, la manman de celle qui fondera le quartier Texaco ; elle est esclave sur une habitation des environs de la ville de Fort-de-France.

1848 - 27 avril : Décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises.

27 mai : Révolte des esclaves dans la ville de Saint-Pierre, forçant le gouverneur de la Martinique à décréter l'abolition avant l'arrivée de la décision officielle.

1853 - Les anciens esclaves refusent de travailler dans les champs et vont s'installer dans les hauteurs. On veut les remplacer : arrivée des premiers travailleurs indiens (Koulis) à la Martinique. Ils seront suivis d'Africains et de Chinois, et, plus tard (1875) de commerçants syro-libanais (Syriens)."   (Patrick Chamoiseau, Texaco, p. 14)

Le "Temps de Carbet et d'ajoupas", lointain et déterminant, ne sera pas le cadre fondateur du récit. Au sein de cette chronologie, le "Temps de paille" situe "factuellement" en somme la généalogie de Marie-Sophie et le cadre des premiers temps, ceux qui verront l'abolition de 1848 et le moment post-esclavagiste en Martinique :

"Afin d'échapper à la nuit esclavagiste et coloniale, les nègres esclaves et les mulâtres de la Martinique vont, de génération en génération, abandonner les habitations, les champs et les mornes, pour s'élancer à la conquête des villes (qu'ils appellent en créole : "l'En-ville"). Ces multiples élans se conclueront par la création guerrière du quartier Texaco et le règne menaçant d'une ville démesurée". (Patrick Chamoiseau, ibid.)

La première instance par laquelle sont évoqués les temps esclavagistes dans l'œuvre fictionnelle pourrait à bon droit être placée sous le motif de la réminiscence, compris comme effort de la convocation du souvenir généaolgique, et affrontement d'une sorte de silence du témoignage. Il faut entendre cette convocation comme nécessité, celle de la fondation de tout récit, et cest donc par le souvenir de Marie-Sophie Laborieux, évocation de la trajectoire de son grand-père paternel, que se dévoile le temps de l'esclavage, conçu comme temps premier, temps du commencement qui seul, va conditionner et expliquer le grand récit de la conquête de l'urbain (l' "En-ville") qu'est Texaco. Faut-il préciser le rôle fondateur de la chronologie placée en tête de l'ouvrage, avant même que ne débute tout récit ? Il serait en cela plus exact de voir en cette sorte d'avant-texte à la fois le cadre générique en vertu duquel l'histoire va conditionner la fiction et le creuset de l'écriture, plus que jamais réceptacle de la parole en l'occurrrence. Et d'emblée, dans ces "Repère chronologiques de nos élans pour conquérir la ville" (Patrick Chamoiseau, Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p. 13), l'objet même du récit, à savoir cette "conquête des villes" est présentée comme une vaste stratégie de survie collective, hors de la "nuit esclavagiste" : c'est dire si ces prolégomènes au récit que constitue ces "repères chronologiques" livrent une lecture donnée de l'histoire, où l'esclavage constitue le point de départ d'une identité collective et d'une geste d'émancipation :

© INSTITUT DU TOUT-MONDE

Réminiscence : mémoire occultée et déchiffrement du souvenir

© Institut du Tout-Monde /

Aligre FM, mars 2011.

Entretien avec Patrick Chamoiseau

enregistré par Sophie Haluk

  

Ce dossier est mis en ligne conjointement à notre MOOC "Connaître l'esclavage",

Espace MCTM.

"Les Dossiers de l'Institut du Tout-Monde" vous proposent des focalisations sur certains points liés à la philosophie générale de l'institut. Les créolisations, l'idéal de Relation, la trame plurielle et tremblée des interculturalités agissantes : les axes, en somme, qui furent ceux qu'Édouard Glissant avait voulus aux fondements de l'Institut du Tout-Monde, quand il le fondait en 2006. Une approche intuitive que nous déclinerons au gré de ces nouvelles propositions du site.

APPROCHES DE L'ESCLAVAGE DANS L'ŒUVRE DE PATRICK CHAMOISEAU

  

  

Par Loïc Céry, coordonnateur du pôle numérique de l'ITM

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LES DOSSIERS DE L'INSTITUT DU TOUT-MONDE


  

ÉTUDE CRITIQUE - "Patrick Chamoiseau et la question de l'esclavage : un panorama" par Loïc Céry (pôle numérique de l'ITM)


La présence de l'esclavage dans l'œuvre de Patrick Chamoiseau pourrait en soi faire l'objet d'une thèse, nourrie d'une étude approfondie à laquelle il n'est pas question de prétendre ici. L'objet de la présente synthèse sera seulement de fournir quelques repères clés, utiles à l'appréhension générique de cette empreinte essentielle présente dans l'œuvre de l'écrivain martiniquais. Des lieux précis de cette œuvre laissent entrevoir une réflexion ample à propos du phénomène esclavagiste et disent l'insertion scripturale d'une thématique centrale ou plus exactement d'un topos, en cela que l'esclavage est conçu par le romancier et l'essayiste, comme le pivot de toute narration de l'histoire antillaise, constituant en cela une matrice. Pour être à même d'apprécier cette conception, il faut connaître ces lieux de l'œuvre qui donnent à percevoir le rapport de Chamoiseau à ce qu'il nomme le "crime sans châtiment". Je propose donc ici une manière de panorama général relatif aux présences réminiscentes, vives et diffractées d'une histoire et d'une mémoire, dans les écrits du "Marqueur de paroles".

(Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, 2006)

"Nous avons rendez-vous où les océans se rencontrent..."