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Par Loïc Céry, Directeur du pôle numérique de l'ITM

De quoi Chalvet est-il le nom ?


Est-il légitime de se demander si le terme de colonialisme, avancé ici est en l'occurrence outrancier ou même biaisé ? Il n'est que de se reporter à la définition même du vocable et au champ politique qu'il touche pour comprendre qu'il n'y a là rien de galvaudé : comment nommer la répression d'un mouvement social "commandée" en somme aux autorités d'un territoire ultramarin, par les propriétaires terriens, constitués en groupement à la fois capitalistique et détenteur d'un pouvoir répressif par procuration ? C'est bien cela, l'ordre colonial, dans son expression la plus fondamentale. Et encore une fois, où donc sur le territoire français aurait-on osé attaquer des ouvriers désarmés au lance-flammes, depuis des hélicoptères (peut-être moyennant l'imaginaire de la guerre du Vietnam et des bombardements au napalm de l'armée américaine, justement dans ces années-là), et tirer à balles réelles au sol, traquant lesdits ouvriers dans des champs, en les visant à bout portant à la mitraillette ? À vrai dire, il faut remonter à 1891 pour trouver en France même une fusillade d'ouvriers : c'était à Fourmies que le 1er mai 1891, neuf ouvriers du textile désarmés étaient abattus, et la date a marqué durablement l'histoire du mouvement ouvrier français. Et certes, dans le contexte de la Martinique du XXe siècle, la violence d'État a frappé en plusieurs moments charnières, et les émeutes de 1959 en portent la trace. Chalvet demeure la dernière tuerie en date, exprimant le mode de répression en contexte de mouvement social, aux Antilles françaises.


Alors oui, il est plus que révélateur d'observer les différences de traitement du vaste mouvement de 2009, pour comprendre pour quelle raison Chalvet, par sa proximité même, demeure symbolique d'une ère où la société martiniquaise ne va pas seulement évoluer à marche forcée, sur les terrains économique, sociologique, culturel et politique. C'est aussi le moment où s'exprime de manière presque canonique peut-être l'ultime avatar de la violence colonialiste.

Rénor Ilmany et Georges Marie-Louise, assassinés en 1974.

Outre même l'amélioration des conditions salariales, la grève de février 1974 va avoir comme conséquence non négligeable une meilleure organisation du syndicalisme agricole en Martinique, avec la création en décembre de l'UTAM (Union des travailleurs agricoles de Martinique), qui deviendra plus tard l'UGTM - Travailleurs agricoles. De manière plus générale, la grève aura su attirer l'attention de la société martiniquaise qui connaît tant de mutations en cette période, sur le devenir de cette ruralité si fondamentale pour un pays qui provient de la société d'habitation. Il serait néanmoins assez illusoire de croire à une modernisation réelle du dialogue social, le conflit demeurant la norme. C'est tout du moins la forme du conflit qui aura évolué, car Chalvet marque le dernier moment d'une répression sanglante qui fut si souvent utilisée en Martinique. Les événements de 2009 quant à eux révéleront de nouvelles formes de manipulation et de pression, les autorités ayant cette fois-ci renoncé en tout cas à être le bras armé des békés (en 1974, le préfet de région est encore à l'image du gouverneur de la colonie).

C'est le 16 février, deux jours après la tuerie, et le jour même des obsèques de Rénor Ilmany au Lorrain (moment d'une grande ferveur populaire et politique) que le corps mutilé de Georges Marie-Louise est découvert, gisant sur la plage de Basse-Pointe. Ses obsèques le 18 février au Marigot sont suivies par un cortège impressionnant, sa mémoire étant devenue, à la suite de Marajo en 1959, le symbole d'une jeunesse sacrifiée. La lutte des travailleurs agricoles n'a pourtant pas été vaine, puisque des accords salariaux sont trouvés et les ouvriers de la banane sont passés au SMIC horaire. Pour autant, la répression ne s'arrête pas avec la tuerie de février, puisque jusqu'à la fin de l'année, des arrestations vont avoir lieu dans les milieux syndicalistes concernés par les différentes enquêtes diligentées par les autorités.

Entretien avec Maurice Vénite, Martinique 1ère,

février 2016 (propos recueillis par Ronan Bonnec)

L'emblême du MIM, fondé en 1978.

De gauche à droite : Raymonde Cabrimol, Guy Cabort-Masson et Frantz Agasta, figure du syndicalime.

Le défilé des ouvriers agricoles lors de la grève générale du 12 février à Fort-de-France.

Le contexte et les conséquences de Chalvet


On a beaucoup parlé déjà du contexte économique si spécifique des années 1970 dans les Antilles françaises, qui voit le déclin précipité de l'industrie sucrière (supplantée irrémédiablement par la betterave française : la crise a débuté depuis la fin du XIXe siècle, et achève son lent processus dans ces années-là). Et certes, ce déclin fut rapide et spectaculaire, comme l'attestent les fermetures successives des usines en seulement quelques années. C'est dans ce contexte que la culture de la banane se voit tout aussi rapidement développée, pour tenter de compenser la fin de la manne sucrière, sans parvenir pour autant à endiguer un chômage de masse aggravé par le récent choc pétrolier de 1973. Ce à quoi il convient d'ajouter les exigences de productivité de la culture bananière, en comptant la concurrence difficilement égalable de la véritable industrie de la banane de la zone dollar et des champs à perte de vue d'Amérique du sud sous contrôle de la multinationale américaine United Fruit - moyennant notamment l'exploitation d'une main d'œuvre sous-payée.


Mais ce contexte, c'est également celui du choc de la modernité consumériste qui, sans transition avec le fin de la société d'habitation, s'impose en Martinique avec son corrélat qu'est la hausse vertigineuse des prix. Les travailleurs martiniquais, dont le pouvoir d'achat moyen s'est effondré, ne peuvent plus faire face, tout en constatant amèrement la rapide réadaptation de la caste békée aux nouvelles normes de l'économie locale, notamment dans l'import-export.


Le sentiment d'injustice est très grand, et les mouvements sociaux seront légions dans ces années, avec notamment de mémorables grèves générales et de fortes tensions. C'est aussi à cette époque, et consécutivement, que les mouvements nationalistes et d'extrême gauche prospèrent. En 1978, est fondé le MIM (Mouvement indépendantiste martiniquais), dirigé par Alfred Marie-Jeanne. Le PPM quant à lui (Parti progressiste martiniquais, fondé par Aimé Césaire), qui a opté pour l'autonomie, emprunte des accents de radicalité qui, en tout état de cause, sont dans l'air du temps. Dans ce contexte, de jeunes intellectuels issus des mouvements gauchistes, trotskystes ou maoïstes, occupent l'espace du débat public, en se réclamant justement d'une radicalité dans les luttes sociales, afin de précipiter l'éclatement du système colonial et en s'opposant d'ailleurs à la situation générée par la départementalisation de 1946. L'une des figures de la radicalité de ces années, c'est l'essayiste Guy Cabort-Masson, ancien insoumis en Algérie ayant rejoint comme Fanon les rangs du FLN. C'est aussi les membres de l'OJAM (Organisation de la jeunesse anticolonialiste martiniquaise), collectivement acquittés en 1964 après leur procès. Mais ce qui caractérise certainement la grève des travailleurs agricoles de 1974 c'est en amont, le rôle clé qu'y auront joué des groupes de jeunes militants politiques issus de la mouvance nationaliste qui vit là l'un de ses moments clés. Car conformément au modèle maoïste, ces militants vont se consacrer à ce qu'ils nomment la "conscientisation" des travailleurs agricoles, leur assurant des cours d'alphabétisation et en les guidant vers la lutte syndicale. Ces différentes organisations vont se rassembler dans le collectif UPSOA (Union patriotique de soutien aux ouvriers agricoles). Parmi eux, Maurice Vénite, qui était alors membre du "Groupe Septembre 1870" (en référence à l'insurrection du sud, de 1870, référence fondamentale pour ces mouvements). Il a été récemment interrogé par la rédaction de Martinique 1ère à propos de ce rôle assumé auprès des travailleurs :

Extrait de la chanson de Kolo Barst, Février 74 : "Souvenez-vous. Souvenez-vous de ce qui s'est passé. Souvenez-vous de février 74 : ils ont tué des nègres qui luttaient pour manger. en février 74, ils ont baffoué la dignité des ouvriers. Ils ont tiré sur eux."

Suite du témoignage de Raymonde Cabrimol : "S'ils devaient nous tuer, ils nous auraient tués pour 35, 46 Francs pour une journée de travail. De quoi prendre soin de nos enfants. C'est seulement ça que nous demandions, nous ne voulions pas autre chose. Nous voulions le SMIC, pour que quand nos enfants auraient grandi, qu'ils aient pu trouver la trace de ce que nous avions fait pour eux."

Extrait de la chanson de Kolo Barst, Février 74 : "Souvenez-vous"

Suite du témoignage d'Omer Cyrille, gréviste : "J'ai vu qu'Ilmany était mort. Au moment où j'allais récupérer son corps, ils ont foncé sur moi et j'étais obligé de courir. Ils l'ont tué avec la crosse du fusil."

Suite du témoignage de Raymonde Cabrimol : "Quatorze fourgons de gendarmes sont passés à côté de nous - on dit gendarmes, mais c'était des CRS. Nous les avons laissé passer. Ils sont descendus comme pour aller à Basse Pointe, mais en fait ils se sont garés près de chez le béké et là ils nous ont fait barrage, directement à l'entrée de Chalvet. C'est à cette heure-làqu'ils ont tué Rénor, qu'ils ont blessé Rastocle et François Rosaz. L'hélicoptère a commencé à nous survoler pour nous tirer dessus. J'avais rangé des roches dans mon chapeau, que je tenais sous mon bras. À chaque fois que l'hélicoptère activait son lance-flammes pour me jeter dans les ananas, je lui lançais une roche."

Suite du témoignage d'Omer Cyrille, gréviste : "Quand ils ont foncé sur moi, j'étais obligé de courir. Quand ils l'ont vu courir, ils m'ont tiré dessus, et j'ai reçu une première balle dans la hanche. quand je suis tombé, ils se sont dit qu'il en avaient eu deux, parce qu'ils croyaient que j'étais mort, mais ce n'était pas le cas. J'ai mis un garrot à ma jambe et je me suis mis à courir. Quand ils m'ont vu me relever et courir, ils se sont dit que j'allais m'évader, ils ont donc tiré encore une fois sur moi et j'ai reçu une deuxième balle à la main. J'ai trouvé par la suite un sentier où j'ai pu me sauver."

Suite du témoignage de Raymonde Cabrimol : "À ce moment-là, nous sommes partis avec un groupe, nous sommes allés à Charpentier. En arrivant, nous nous sommes aperçus que les ouvriers de Rivière-Pilote, du Robert, de Sainte-Marie, du Marigot nous attendaient déjà à Charpentier.  Depuis Basse-Pointe, nous avons cherché à faire le plein des travailleurs. Mais nous marchions à pied, sans coutelas ni couteau ni aucune arme. Nous n'allions donc tuer ni blesser personne, nous étions seulement porterus de nos revendications. (...) Nous sommes partis vers Fonds Brûlés, nous sommes passés à Nordiste, où il y avait un chemin vers Fond-Brûlé. Mais les gendarmes ne connaissaient pas notre itinéraire et pensaient que nous allions emprunter l'allée Coco-Fond Brûlé, mais nous ne l'avons pas fait, parce que nous savions déjà qu'ils nous attendaient là-bas. Pendant toute notre marche, nous n'avions vu aucun fourgon de police, nous avions donc compris qu'ils étaient plus loin devant, à nous attendre pour en découdre. Ils s'étaient postés dans l'allée Coco et nous attendaient, sachant que c'étaient un poit de ralliement. À ce moment-là, nous avons repris la route, mais dès qu'ils ont vu deux ou trois d'entre nous passer par l'allée Coco, ils ont commencé à leur tirer dessus, à balles réelles. "

Suite du témoignage de Raymonde Cabrimol : "Notre journée de travail, c'était de 7h du matin à 7h du soir, à porter des bananes. Nos conditions de travail étaient très dures. Nous avons décidé de lancer la grève, de Rivière-Pilote à Grand-Rivière. Nous avons fait comprendre aux ouvriers qu'il convenait d'arrêter le travail complètement. Ce jour-là, nous avions décidé que c'était morts ou vifs, mais nous devions partir au combat."

Suite du témoignage de Raymonde Cabrimol : "À ce moment-là, en 74, dans la banane, ça n'allait pas du tout, ça ne marchait pas. Mais c'est au moment où on est venu nous aider,  nous apporter du soutien partout, et qu'on a fait en sorte de nous donner des cours, que nous avons décidé de nous organiser et de nous mobiliser pour éclairer à notre tour les autres travailleurs de la banane, du Macouba, de Grand-Rivière jusqu'à Rivière-Pilote. C'est un peu de cette façon que nous avons décidé de la grève. "

Témoignage de Raymonde Cabrimol, syndicaliste : "Ce sont des événements qui m'ont marquée jusqu'à la mort. Parce que j'ai trop subi, lors de la grève de 74."

Témoignage d'Omer Cyrille, gréviste : "Il y a trente ans qu'ils ont tué Ilmany et Marie-Louise, et il y a aussi trente ans que j'ai été blessé."

Extrait de la chanson de Kolo Barst, Février 74 : "Écoutez ce qui s'est passé en février 1974, dans les champs d'ananas, près de la commune de Basse-Pointe, sur l'habitation Chalvet, que les Békés possédaient. Des ouvriers agricoles manifestaient pour que les Békés augmentent la journée de travail dans la banane. Les miséreux s'étaient sont bien organisés..."

TRADUCTION DES ENTRETIENS EN CRÉOLE DU DOCUMENTAIRE (dans l'ordre du déroulement de la vidéo)

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Chalvet fait partie des événements marquants de l'histoire des luttes sociales qui a laissé dans la conscience populaire une trace encore vive en Martinique, comme on le développera plus loin.

Ces témoignages d'époque ont en eux-mêmes quelque chose de caricatural, mais c'est la réalité elle-même qui était caricaturale en ces années : l'arrogance proverbiale du béké, Marcel Fabre, les propos ouvertement colonialistes du préfet Christian Orsetti, les dénégations légalistes du chef de la gendarmerie, sans oublier le dénuement les travailleurs agricoles rescapés de la tuerie du 14 février. Rien que de très banal, hélas dans un pays qui subit à l'époque un régime de violence latente de la part d'un pouvoir entièrement aux mains des possédants. La Martinique des années soixante-dix, c'était aussi cela, potentiellement : une violence d'État qui peut frapper si besoin est, et dans le même temps l'entrée de l'île dans une modernité consumériste accélérée et surtout une vie chère endémique.

En 2004, pour marquer les trente ans des événements de Chalvet, la rédaction de Martinique 1ère avait réalisé un sujet contenant des archives de l'ORTF, avec notamment des interviews des grévistes, de Marcel Fabre, producteur et propriétaire, et de Christian Orsetti, alors Préfet de Région. Commentaire : Nathalie Jos / Images : William Zébina / Montage : Martine Ozier-Lafontaine / Archives : ORTF, France-Antilles, Le Naïf / Musique : Kolo Barst, Eugène Mona.


Note : Ce document ne comportant pas de sous-titres pour les entretiens en créole, une traduction intégrale des différents entretiens est proposée plus loin, pour les non créolophones.


  

Les faits : l'inouï et l'ordinaire


Ce qui frappe dans les événements de Chalvet, c'est à la fois l'extrême violence qu'elle dénote, que la banalité pourrait-on dire, ce ce mode de répression d'un mouvement de grève des travailleurs agricoles, phénomène finalement assez ordinaire dans le contexte colonial de l'époque. Cela a de quoi, bien sûr, frapper ou choquer tout Français "de l'Hexagone", où les mouvements sociaux ont cessé d'être réprimés dans le sang, depuis le XIXe siècle : disons-le clairement, ce que les autorités françaises ne s'autorisaient plus depuis cette époque en France même, était monnaie courante dans les colonies, même fraîchement départementalisées. Car Chalvet, c'est avant tout cela, d'inouï et d'ordinaire à la fois : la répression sanglante d'une grève des travailleurs agricoles du secteur de la banane. Une grève commencée en janvier 1974, qui sera amplifiée en février par un vaste mouvement à la fois de la fonction publique et du privé marqué par de grandes manifestations à Fort-de-France (notamment le 12 février, jour de grève générale), un mouvement porteur de revendications sociales diverses et visant une parité de traitement avec la France. La grève des ouvriers de la banane débute dès le 17 janvier, dans le nord de l'île, sur l'habitation Vivé au Lorrain à la suite d'un licenciement jugé abusif. Le mouvement s'étend rapidement aux habitations de Fonds Brûlés et d'Assier. Les ouvriers de la banane de l'époque sont rémunérés "à la tâche" selon l'expression d'alors. Recrutés à l'embauche chaque début de journée, ils sont payés à des taux très bas, et variant selon les jours. Le salaire moyen dans le secteur se situe en tout cas entre 20 et 29 Francs par journée de travail, largement inférieur donc au SMIC qui est à l'époque de 35,46 Francs par jour. Les travailleurs agricoles de la banane organisés en comités collectifs exigent donc de passer au SMIC, ni plus ni moins, ce qui leur est refusé catégoriquement par les producteurs. Ils réclament également le paiement des heures supplémentaires et l'abandon de certains produits toxiques (ils sont à ce titre précurseurs de la lutte contre le chlordécone).


Devant cette injustice flagrante, un groupe de jeunes intellectuels décide de "conscientiser" les travailleurs agricoles, en leur apportant une aide matérielle et en attirant leur attention sur leurs droits sociaux et la nécessité de la lutte syndicale. C'est dans ce contexte qu'éclate la grève de janvier, qui voit régulièrement se former des marches de travailleurs, allant d'habitations en habitations dans le but de mobiliser. Peu à peu, le mouvement prend de l'ampleur et touche bientôt Le Robert, Gros-Morne, Le Lamentin et jusqu'à Rivière-Pilote. Les patrons békés voient bien sûr ces marches d'un très mauvais œil et ne tardent pas à alerter les autorités sur ce qu'ils nomment des "troubles" à l'ordre public et des entraves à la liberté du travail. Le préfet de région Christian Orsetti, qui a pris ses fonctions un an auparavant, est sensible à ces arguments et en fait état au Ministre des Départements et Territoires d'Outre-Mer Bernard Stasi. En accord avec le gouvernement, le préfet décide l'emploi de la force en ce jeudi 14 février où une marche pacifique se déroule à Basse-Pointe. Des escadrons formés par 200 gardes mobiles ont été envoyés pour réprimer le mouvement, et après avoir déjà tiré à balles réelles et sans sommation sur les manifestants désarmés à Fonds Brûlés, il les attaquent sur le plateau de Chalvet à Basse-Pointe, dans les champs d'ananas. Le chef de brigade lance aux grévistes : "Nous allons nous occuper de vous". Et de fait, les moyens seront disproportionnés : les ouvriers sont mitraillés à terre, et attaqués dans le même temps au lance-flammes depuis des hélicoptères. Plusieurs ouvriers sont gravement blessés et l'un d'entre eux est tué, Ilmany Sérier, dit Rénor Ilmany, père de famille nombreuse âgé de cinquante cinq ans. Mais deux jours plus tard, on retrouve également sur une plage de Basse-Pointe, non loin du plateau de Chalvet, le corps torturé de Georges Marie-Louise, un jeune ouvrier maçon âgé de dix-neuf ans qui avait participé aux manifestations en soutien aux travaileurs de la banane.

© Claude Coquil, représentation de la grève des ouvriers agricoles en Martinique en 1974.

Les événements de Chalvet : de la nécessité d'une remémoration


Pour rendre compte de tels événements, pour faire état du contexte si particulier dans lequel ils ont émergé, Aznavour aurait dit : "Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître". Et de fait, la formule serait bien choisie, car à la fois la nature de la violence historique que le contexte socio-économique dont relèvent les événements de Chalvet nous forcent à un effort de remémoration qui seul est susceptible de porter l'intelligibilité de ce qui s'est joué dans cette Martinique de 1974, département français depuis 1946 qui connut certainement dans ces années, et à maintes reprises, les soubresauts d'un ordre colonial qui ne cherchait pas encore à se dissimuler. Au secours de cette intelligibilité, l'histoire déjà, avec son souci de l'établissement des faits, et son recours aux contextualisations économiques et sociologiques : il faut, dans ce type de remémoration, en appeler à une clairvoyance du réel, de ce qui est advenu, pour mesurer à la fois la nature et l'impact de l'événement, mais le processus ne doit pas s'arrêter là, et nécessairement être prolongé par l'effort d'une représentation mentale d'une époque si particulière. Et la méthode, qui peut paraître banale ou basique, a de quoi retenir notre attention : en contexte d'histoire coloniale, on a appris à décrypter le récit officiel pour ce qu'il est souvent, à savoir l'ordonnancement de la narration par l'ordre institué, alors que les récits en soubassements disent la trace authentique, les non-dits de l'histoire, et la charge muette de ceux qui jusqu'alors étaient sans voix. Quand pourtant le simple établissement des faits, le plus objectif qui puisse être, rejoint cette entité populaire du récit on a certainement affaire, par cette conjonction même, à un cas rare de dévoilement. Ce qui s'est passé sur le plateau de Chalvet, dans la commune de Basse-Pointe en 1974, est assez exemplaire de ce type de conjonction et de dévoilement. C'est peut-être ce qui explique pourquoi l'événement a tant marqué la mémoire politique récente de l'île, en un sens d'imprégnation que disent aussi on ne peut plus magistralement les inscriptions de cette mémoire dans les expressions artistiques. C'est en vertu de cette fortune mémorielle que le cas des événements de Chalvet a marqué et continue de marquer la conscience des structures politiques et des rapports de force qui conditionnent l'ordre historique dans les Antilles françaises. Chalvet est par conséquent un carrefour, à plus d'un titre : carrefour de l'historique et de la mémoire, mais aussi carrefour historique au sens premier, puisqu'il s'agit de l'une dernières occurrences meurtrières des ravages proprement coloniaux de la gestion des conflits sociaux en Martinique.

SUITE DU DOSSIER :

© INSTITUT DU TOUT-MONDE

CHALVET, 1974 : QUAND LE COLONIALISME TUAIT, EN MARTINIQUE

  

  

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LES DOSSIERS DE L'INSTITUT DU TOUT-MONDE


  

(Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, 2006)

"Nous avons rendez-vous où les océans se rencontrent..."