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"Les Dossiers de l'Institut du Tout-Monde" vous proposent des focalisations sur certains points liés à la philosophie générale de l'institut. Les créolisations, l'idéal de Relation, la trame plurielle et tremblée des interculturalités agissantes : les axes, en somme, qui furent ceux qu'Édouard Glissant avait voulus aux fondements de l'Institut du Tout-Monde, quand il le fondait en 2006. Une approche intuitive que nous déclinerons au gré de ces nouvelles propositions du site.

© INSTITUT DU TOUT-MONDE

Diffusé le 27 juillet 2015, le reportage d'Irène Emonides et de Patrice Chateau Degat à Sainte-Marie, Morne des Esses, sur Théodore Pomier,  l'un des derniers conteurs de veillées de la Martinique (JT Martinique 1ère, 27 juillet 2015).

L'urgence de sauver


Au moment même où ce dossier était mis en ligne, France Télévisions (Martinique 1ère en l'occurrence) diffusait, dans le cadre de ses programmes de juillet-août 2015, une série de portraits, parmi lesquels celui de l'un des derniers conteurs traditionnels de Martinique, à Morne des Esses, Sainte-Marie. Tous ceux qui se rendront compte de ce qui est en jeu ici auront certainement la seule réaction qui vaille, et c'est un grand malaise, devant l'urgence non plus seulement de "sauvegarder", mais de sauver littéralement, la substance de la culture antillaise dont sont porteurs les derniers représentants de ses racines les plus anciennes. Sur la deuxième page du dossier (en bas de page), vous pourrez voir le court reportage réalisé dans le cadre de cette série, à propos de Monsieur Théodore Pomier, l'un des derniers conteurs de Martinique, qui détient dans sa mémoire tous les contes qu'il a donnés tout au long de son parcours. Une collecte systématique de ce patrimoine inestimable a-t-elle été effectuée ? A-t-on pris l'initiative d'enregistrer ces contes ou de les transcrire ? La réalité, qui rappellera certainement celle qui était décrite par Segalen, est celle-ci : les véritables "veillées de contes" n'existent plus en Martinique ( les veillées de contes constituaient des événements fondamentaux dans la culture traditionnelle antillaise et ces conteurs y étaient les seigneurs de la parole, les maîtres d'une rhétorique incomparable).

Ces derniers conteurs sont par conséquent aujourd'hui des conteurs sans public, "sans audience ni témoin" comme dirait Perse. Leur savoir, leur virtuosité oratoire, tout cela qui est une partie de l'âme des Antilles, est en train de disparaître irrémédiablement et si rien n'est fait pour en recueillir la mémoire (encore disponible, mais pour quelques années seulement), tout cela aura disparu pour de bon sans laisser de traces. Plus aucune trace, ni de cette mémoire, ni de ce savoir, ni de cette âme. Au Japon, on aurait déclaré ce monsieur "Trésor national" et on se serait empressé d'immortaliser sa parole. Aucun alibi, aucune justification ne sauraient être trouvés pour expliquer que rien n'est fait pour sauver ce savoir et ces merveilles qui appartiennent au monde entier. Sachons simplement que nous serons les témoins de cette extinction, de cette disparition-là. Mais un sursaut est toujours possible. C'est à suivre.

  

Les nouvelles modalités de l'enseignement par le numérique, comme le sont par excellence les MOOC, ne font pas autre chose que d'explorer les voies d'une présence pédagogique qui ne peut se retreindre à une usage passif des contenus mis en ligne. C'est en somme une permanence des paradigmes, par leur adaptation à de nouveaux vecteurs technologiques, que désigne cette mutation qui représente surtout l'opportunité d'un impact décuplé de l'enseignement et par conséquent de la diffusion des savoirs. Comme c'est souvent le cas pour ce qui est de l'apparition de nouvelles formes de  transmission, les modes les plus anciens sont donc ceux qui sont à même d'inspirer et de nourrir les nouvelles modalités, qu'il ne correspondent donc par tant à des "révolutions" qu'à des "mutations" à proprement parler, au gré desquelles les outils déjà disponibles se retrouvent nouvellement utilisés et déployés à une échelle assez inouïes. Rappelons ce que Glissant disait (en 1997, soulignons-le, donc à peine à l'rrivée d'Internet) de cette totalité-monde qui se verrait confrontée à de nouveaux genres (littéraires), et on peut l'extrapoler, à de nouvelles modalités de transmission : "L'éclatement de la totalité-monde et la précipitation des techniques audiovisuelles ou informatiques ont ouvert le champ à une infinie variété de genres possibles, dont nous n'avons pas idée." (Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997).

Sujet du Jt de France 2 d'octobre 2013, sur l'avènement

des MOOC (JT de 20h, 28 octobre 2013)


Très rapidement, les universités et diverses écoles se mettent au diapason, et les médias sont frappés par l'impact rapide de ce nouveau mode de transmission.

Les MOOC se sont donc multipliés depuis 2013, les plate-formes sont également apparues et surtout, on semble avoir compris ce qui est en jeu. Car Salman Kahn, qui a finalement créé le format à partir de sa propre expérience, a su développer tout un modèle (qu'il a d'ailleurs exposé dans son ouvrage L'éducation réinventée, Jean-Claude Lattès, 2013) qui finalement se réapproprie les modes les plus traditionnels de la didactique, pour les transposer dans l'espace numérique. Le tout débouche sur un format  qui décuple en soi la diffusion des connaissances, mais qui demeure fondé sur les paradigmes les plus anciens et en cela les mieux éprouvés. Par l'usage de la vidéo, mais aussi l'activation potentielle de l'interaction, c'est l'altérité au cœur de l'oralité qui se retrouve nouvellement consacrée : il s'agit en quelque façon d'une nouvelle expression de cette "oralité secondaire" que décrivait Walter Ong en 1982.  Le tout est de savoir utiliser intelligemment un outil qui ne peut se satisfaire, certes, de l'à-peu-près, au risque de constituer un simple alibi, ce qu'il est loin d'être. Jadis, les griots de l'oralité africaine savaient que pour captiver leur auditoire, ils devaient faire appel à des ressorts rhétoriques particuliers, à tout un langage de codification du savoir dans lequel on peut voir une déclinaison du protocole de l'enseignement.

Déjà un document d'époque : un sujet de Canal Plus de septembre 2013,

sur l'avènement des MOOC ("La Nouvelle Édition", 17 septembre 2013)


Quand en 2013, on découvre les MOOC en France, le discours des médias, entre fascination et interrogations, relaie certaines craintes parfois fantaisistes de milieux universitaires aux considérations vermoulues, quant au modèle nouveau (la durée des vidéos, qui en fait est variable, l'aspect de virtualité qui en fait peut être aboli, l'évaluation qui en fait correspond à des normes précises... en somme tout un catalogue d'idées préconçues, de la part de gens à peine capables de manier une souris). Mais ce n'est pas tant un "engouement" qui s'imposera depuis lors, que la claire compréhension, toute progressive d'ailleurs, des enjeux de diffusion des savoirs dont il est question dans la mutation du numérique.

Les griots ont-ils inventé les MOOC ?


Repenser, ou plutôt penser grâce à Walter Ong, et dans l'inspiration d'Amadou Hampâté Bâ, la mutation du numérique que nous connaissons aujourd'hui, légitime de se revendiquer de ces deux paradigmes de l'oralité : l'intégralité de la transmission et l'altérité de la communication. Cette double postulation, qui n'a rien d'artificiel, permet d'échapper aux courtes vues qui ont eu cours dans un premier temps, et dont on sort progressivement, ce qui est d'ailleurs le lot commun des mutations liées aux médiums de transmission quant elles interviennent : d'abord sous l'effet d'un avènement dont on sent bien qu'il est inéluctable, ce sont d'abord les critiques les plus infondées, les plus fantaisistes qui se sont fait jour, cette sorte de loghorrée révélant une incapacité à comprendre ce qui est en jeu. Or, si on peut revendiquer sans complaisance ni artificialité ces deux paradigmes de l'oralité au bénéfice de la mutation numérique, c'est qu'il faut bien reconnaître que ce qui était valable déjà dans l'intuition qu'en avait Walter Ong en 1982, s'est avéré depuis lors plus que prégnant avec Internet et les nouvelles modalités de comunication qu'il induit. Fondé sur l'interaction et sur l'usage des outils qu'on dit multimédias, on avait pu croire dans une première phase, que l'espace numérique ne serait qu'un redéploiement de l'écrit, alors même que c'est justement la multiplicité des outils qui fonde son fonctionnement, quand même les dispositifs la télévision et de la radio s'y trouvent comme décuplés. C'est à vrai dire une seconde phase du déploiement du multimédia et d'Internet que nous connaissons aujourd'hui où, d'une première époque marquée par le ludique et l'utilitaire, on est en train de connaître la phase où l'apprentissage personnel et collectif, le pédagogique, le didactique deviennent les nouveaux registres de ce déploiement, et qu'on en prend conscience graduellement.


La mutation du numérique est fondée en elle-même sur les paradigmes d'intégralité et d'altérité liées à l'oralité (et la vidéo draine dans le même temps dans cette mutation, d'autres paradigmes, concomitants). L'interaction, qui avait été utilisée jusqu'alors (et qui continue néanmoins de l'être dans le même temps) dans un simple registre de communication interindividuelle, devient dans cette seconde phase un moyen d'apprentissage et d'enseignement. C'est à ce titre que le modèle des MOOC (Massive Open Online Courses) représente bien cette seconde phase du numérique, phase pédagogique au sens plein du terme. Or, même aujourd'hui, si on a suivi le devenir et l'expansion de cette évolution de la pédagogie numérique, on peut être légitimement consterné en se replongeant dans ce qui était dit il y a à peine deux ans de cela, quand le modèle commençait à arriver en France. Ces réactions sont une nouvelle illustration de l'inadéquation préoccupante des mentalités (constat général) en France quant à l'appréhension de ce type d'évolutions - car au lieu d'en apprivoiser progressivement les codes, les arguments de suspiscion ont été légions tout d'abord. Pour autant, la mutation qui est en jeu, mondiale, initiée à partir d'un exemple local et modeste de nouvel usage, puis édifiée par la suite en un système ouvert (par Salman Kahn), révolutionne durabement l'enseignement par le numérique. Après cette première mais très révélatrice période de réticence ou de fascinatiion, c'est avec l'ardeur des néophytes que les institutions françaises, à commencer par les universités, se sont lancées dans le nouvel usage en question, aucune institution de savoir ne pouvant plus en faire l'économie, au risque d'être reléguée, supplantée, dépassée.

« La plupart des gens sont surpris, et beaucoup déroutés, d’apprendre que les arguments souvent avancés aujourd’hui contre les ordinateurs sont essentiellement les mêmes que ceux avancés par Platon dans le Phèdre (274-277) et dans la lettre VII contre l’écriture. Comme Platon le fait dire à Socrate dans le Phèdre, l’écriture est inhumaine, elle prétend établir en dehors de l’esprit ce qui ne peut être en réalité que dans l’esprit. Elle est une chose, un produit manufacturé – on fait le même reproche aux ordinateurs. Deuxièmement, insiste le Socrate de Platon, l’écriture détruit la mémoire. Les utilisateurs de l’écriture perdront peu à peu la mémoire à force de compter sur une ressource externe pour parer à leur manque de ressources internes. L’écriture affaiblit l’esprit. Aujourd’hui, les parents et d’autres craignent que la ressource externe que sont les calculatrices ne remplace la ressource interne que devrait permettre la mémorisation des tables de multiplication. Les calculatrices affaiblissent l’esprit en le soulageant de l’effort qui le maintient en forme. Troisièmement, un texte écrit ne réagit pas. Si vous demandez à quelqu’un d’expliquer ce qu’il vient de dire, vous n’obtiendrez rien, sinon les mêmes mots, souvent stupides, qui ont justement suscité votre question. Dans la critique actuelle des ordinateurs, la même objection est avancée : garbage in, garbage out (« données erronées, résultats erronés »). Quatrièmement, dans la droite ligne de la mentalité agonistique des cultures orales, le Socrate de Platon reproche aussi à l’écriture le fait que la parole écrite ne peut pas se défendre comme la parole parlée : le discours et la pensée véritables existent essentiellement dans un contexte d’échange entre personnes réelles. L’écriture est passive : elle se situe en dehors de cet échange, dans un monde non naturel – les ordinateurs aussi.


   L’imprimé suscite a fortiori les mêmes accusations. Ceux qui sont troublés par les doutes de Platon au sujet de l’écriture le seront plus encore en apprenant que l’imprimé a soulevé les mêmes réticences à ses débuts. Girolamo Squarciafico, qui a beaucoup œuvré pour l’impression des classiques latins, a également soutenu en 1477 que « l’abondance des livres détourn[ait] les hommes de l’étude » (cité dans Lowry 1989 [1979], p.38-40) : cela détruit la mémoire et affaiblit l’esprit en lui épargnant trop d’efforts (on retrouve là encore la critique de l’ordinateur), dévalorisant la figure du sage au profit du compendium de poche. Bien sûr, d’autres voyaient en l’imprimé un moyen bienvenu de rétablir l’égalité : tout le monde peut devenir un sage. (Lowry 1989 [1979], p.40-41)


   L’une des faiblesses de la position de Platon est qu’il a justement écrit ses objections pour les rendre plus efficaces ; de même, l’ine des faiblesses des détracteurs de l’imprimé est d’avoir imprimé leurs objections pour des raisons semblables. Idem pour les adversaires de l’ordinateur qui ont développé leur point de vue dans des libres ou des articles imprimés à partir de bandes magnétiques composées à l’aide de terminaux informatiques. L’écriture, l’imprimé et l’ordinateur sont autant de technologies de la parole. Une fois la parole transformée par la technologie, il n’y a aucun moyen efficace de critiquer le produit de cette transformation sans l’aide de la technologie la plus avancée. La nouvelle technologie est en outre davantage qu’un simple support à la critique : en réalité, c’est elle qui lui a permis d’exister. Comme nous l’avons vu (Havelock 1963), la pensée philosophiquement analytique de Platon, dont sa critique de l’écriture, n’a pu émerger que grâce aux effets que l’écriture commençaient à avoir sur les processus mentaux.


   En effet, ainsi que l’a admirablement montré Havelock (1963), toute l’épistémologie de Platon consistait involontairement en un rejet programmé de l’ancien univers mobile, chaleureux et interactif de la culture orale (représenté par les poètes, qu’il refusait d’accepter dans sa République). Le terme idea, « forme », se fonde sur le visuel ; il provient de la même racine que le mot latin video, « voir », tout comme les dérivés français « vision », « visible », ou « vidéocassette ». La forme platonicienne est une forme conçue par analogie avec la forme visible. Les idées platoniciennes sont dépourvues de voix, de chaleur ; elles sont immobiles, non pas interactives mais isolées. Elles ne font pas partie de l’univers quotidien : elles se situent au-dessus et au-delà de lui. Platon n’avait bien sûr pas totalement conscience des forces à l’œuvre dans sa psyché qui avaient produit cette réaction (exagérée) du lettré face au frein de l’oralité persistante.

   De telles considérations attirent l’attention sur les paradoxes qui entourent la relation entre la parole originale et ses transformations technologiques. La raison de ces fascinantes implications est évidemment que l’intelligence est inexorablement réflexive, de sorte que même les outils externes qu’elle emploie dans son fonctionnement se retrouvent « intériorisés » : ils deviennent partie intégrante de son propre processus réflexif.


[…]


   L’écriture est une technologie.


   Platon voyait l’écriture comme beaucoup voient les ordinateurs aujourd’hui : une technologie extérieure et étrangère. Parce que nous avons de nos jours profondément intériorisé l’écriture, que nous en avons fait une part si importante de nous-mêmes au contraire des contemporains de Platon qui n’en étaient pas complètement à ce stade (Havelock 1963), il nous est difficile de la considérer comme une technologie à l’instar de l’imprimerie ou de l’ordinateur. Pourtant, l’écriture (et en particulier l’écriture alphabétique) constitue bel et bien une technologie. Elle requiert l’utilisation d’outils et d’autres matériels : stylos, pinceaux, crayons, des surfaces soigneusement préparées comme le papier, les peaux d’animaux, les écorces de bois, des encres ou des peintures, etc. Dans un chapitre intitulé « The technology of writing », Clanchy (1979, p. 88-115) aborde la question de manière circonstanciée dans son contexte médiéval occidental. L’écriture est d’une certaine façon la plus radicale des trois technologies. Elle a initié ce que l’imprimerie et les ordinateurs n’ont fait que continuer : la réduction du son dynamique à l’espace figé, la soustraction de la parole au présent vivant, où n’existent que les mots parlés.


   Contrairement au discours oral, l’écriture est complètement artificielle. Il est impossible d’écrire « naturellement ». Le discours oral est entièrement naturel à l’être humain dans le sens où tous les êtres humains de toutes les cultures qui ne sont ni psychologiquement ni physiologiquement handicapés apprennent à parler. La parole réalise la vie consciente, mais l’acte de parler remonte des profondeurs de l’inconscient pour sourdre dans la conscience (bien qu’avec le concours conscient et inconscient de la société). Les règles de grammaire résident dans l’inconscient ; on peut connaitre le fonctionnement des règles et même savoir en établir de nouvelles sans pour autant être capable de les énoncer.


   L’écriture diffère de la parole en ce qu’elle ne remonte pas inévitablement de l’inconscient. Le processus qui conduit à transformer en écriture un langage parlé est gouverné par des règles soigneusement élaborées et formulables : par exemple, un certain pictogramme renverra à un mot spécifique ou a représentera un certain phonème , b un autre, etc. (je ne nie pas par là que la situation écrivain-lecteur créée par l’écriture affecte profondément les mécanismes inconscients qui sous-tendent la composition écrite une fois que l’on a appris les règles explicites, conscientes. Nous y reviendrons plus tard.


   Affirmer que l’écriture est artificielle n’est pas la condamner, c’est en faire l’éloge. A l’instar des autres créations artificielles, et de fait plus que tout autre, elle est absolument inestimable et essentielle à la réalisation plus complète des potentiels humains intrinsèques. Les technologies ne sont pas de simples aides extérieures, elles impliquent des transformations intérieures de la conscience, et d’autant plus lorsqu’elles affectent la parole. De telles transformations peuvent être stimulantes. L’écriture élève la conscience. S’aliéner d’un milieu naturel peut être bon pour nous et s’avère essentiel à de nombreux niveaux pour notre épanouissement. Pour vivre et comprendre pleinement, nous avons besoin non seulement de proximité, mais aussi de distance. C’est ce que l’écriture fournit à la conscience mieux que ce soit d’autre.


   Les technologies sont artificielles, mais – autre paradoxe – l’artificialité est naturelle aux êtres humains. La technologie, correctement intériorisée, ne dégrade pas la vie humaine : au contraire, elle l’améliore. L’orchestre moderne, par exemple, est le résultat d’une technologie avancée. Un violon est un instrument, donc un outil. Un orgue est une énorme machine, avec des sources d’énergie (pompes, soufflets, générateurs électriques) complètement extérieures à son opérateur. La partition de la Cinquième symphonie de Beethoven consiste en de soigneuses instructions à l’attention des techniciens hautement entraînés, leur indiquant très exactement comment utiliser leurs outils. Legato : ne lâchez pas une touche avant d’avoir appuyé sur la suivante. Staccato : ôtez immédiatement votre doigt après avoir appuyé sur la touche. Et ainsi de suite. Comme le savent très bien les musicologues, il est absurde de s’opposer aux compositions électroniques telles que The Wild Bull de Morton Subtonick sous prétexte que les sons proviennent d’un appareil mécanique. D’où proviennent les sons d’un orgue, d’après vous ? Ou ceux d’un violon ou même d’une flûte ? Le fait est qu’en utilisant un appareil mécanique, un violoniste ou un organiste peut exprimer quelque chose d’émouvant et de profondément humain, tel qu’il ne saurait le faire sans l’appareil mécanique. Pour y parvenir, le violoniste ou l’organiste doit bien sûr avoir intériorisé la technologie, avoir fait de l’outil ou de la machine sa seconde nature, une part psychologique de lui-même. Cela exige des années de « pratique » pour apprendre à exploiter le potentiel de l’outil. Façonner ainsi un outil à notre usage, acquérir une compétence technologique peut enrichir la psyché, ouvrir l’esprit humain, intensifier sa vie intérieure. L’écriture est une technologie encore plus profondément intériorisée que la performance musicale instrumentale. Mais pour comprendre ce qu’elle est, ce qui exige de comprendre sa relation à son passé, à l’oralité, il fait en toute honnêteté reconnaître qu’elle est une technologie. »

Il est pertinent que la couverture de la traduction française de Oralité et écriture de Walter Ong emprunte l'image d'une tablette numérique, l'ouvrage permettant de penser la mutation actuelle avec une certaine profondeur.

La démarche de cette mise en valeur a ceci de particulièrement éclairant qu'elle permet d'insister sur le caractère premier, primaire de l'oralité dans nos propres structures cognitives et sémantiques : selon lui, notre rapport premier à la communication et au sens est lié à ce qu'il nomme l' "oralité primaire", celle-là même qui a déterminé la transmission des connaissances durant des millénaires, avant l'apparition de l'écriture, et a fortiori avant l'invention de l'imprimerie. Cette oralité primaire est dont première dans l'esprit humain, et continue d'être du reste le levier didactique de tout enseignement qui est avant tout art de la parole. Éclairant en outre ce qu'il appelle la "psychodynamique de l'oralité", Ong insiste sur le mécanisme de l'interaction qui la définit, à savoir que toute oralité implique l'échange (ce en quoi d'ailleurs Platon était attaché, par la restitution des dialogues propres à la recherche de la vérité) - ce qui fait de cette oralité primaire, directe, le lieu par excellence de l'altérité.


Or, le linguiste montre bien que l'oralité indirecte, "secondaire", celle que pratiquent les médias - prévoyant déjà, en 1982, l'avénement de l'ère d'Internet, où l'informatique s'adjoint l'interaction - demeure liée dans son fonctionnement, aux règles d'échange de cette oralité primaire. Avec Ong, nous pouvons en somme aujourd'hui réintroduire pleinement le paradigme d'altérité dans ce qui se joue au sein de la communication interactive du numérique. Et c'est en cela d'ailleurs que l'on peut tirer partie de la réflexion qu'il a menée en ce qui concerne les mutations : celle du passage de l'oralité à l'écriture, et celle du numérique aujourd'hui. À ce titre, voici ce que Walter Ong écrivait dès 1982 dans son ouvrage à propos de la similitude qu'il dénotait entre les critiques naguère adressées envers l'écriture, et celles qui sont apparues contre l'informatique, dès l'apparition des premiers ordinateurs personnels (c'est d'ailleurs dans ces années-là qu'il écrit) - n'oubliez pas de faire déflier le texte, la citation est longue mais essentielle :

Extrait d'un cours de Walter Ong,

"Oral cultures and early writing"

Chronique de Jacques Munier consacrée à la publication de la traduction française de Oralité

et écriture de W. Ong en 2014

(France Culture, 01.04.2014)

  

Ce retard assez accablant en dit long sur la difficulté que l'on érpouve, en France, à saisir correctement les évolutions qui se jouent sous nos yeux. Or, Walter J. Ong est pourtant l'un des intellectuels américains les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle, éminent linguiste, père jésuite, et qui a certainement le mieux pensé non seulement les modalités et les articulations du passage de l'oralité à l'écriture dans le cas de certaines sociétés, qui a par ailleurs établi une typologie précise des caractéristiques à la fois de l'oralité et de l'écriture, et qui a enfin amorcé une réflexion qui nous est aujourd'hui particulièrement précieuse quant aux modifications générées par l'informatique dans l'appréhension de l'écrit. Dans le sillage de Marshall Mac Luhan, dont il fut d'ailleurs le disciple (celui qui avait si bien su décortiquer les aspects socio-historiques et les innombrables impacts de l'imprimerie dans la civilisation occidentale, dans sa magistrale somme La Galaxie de Gutenberg en 1962), les travaux de Walter Ong contribuent à modifier le regard traditionnellement porté sur la transmission orale, en mettant en valeur avant tout les structures cognitives qui le conditionnent.

Paradigme de l'altérité : Walter Ong et la pensée des mutations


Il faut se rendre à l'évidence, et aussi inquiétant que cela puisse paraître, c'est là une illustration très révélatrice d'une vacuité étonnante en France quant à la pensée des changements en cours (notamment du point de vue du numérique) : le penseur certainement le plus important des mutations en matière de tranmission des connaissances et en particulier, de l'articulation entre oralité et écriture, Walter J. Ong, auteur de ce qui est déjà un classique dans ce domaine, Orality and Literacy (1982), n'a été traduit pour la première fois en français qu'en 2014 (l'ouvrage avait été traduit en onze langues, mais il ne l'a été en français donc qu'en 2014). Il est paru aux Belles Lettres, sous le titre Oralité et écriture.

On peut être enclin à envisager le paradigme d'une oralité intégrée, comme la présente Amadou Hampâté Bâ, comme pleinement potentiel de ce type de conciliation. L'ancestral baobab africain des palabres est bien susceptible en ce sens d'enfanter de nouvelles modalités de transmission, comme on va en émettre l'hypothèse plus loin.

Et c'est finalement un nouveau modèle que constitue cette conciliation entre d'anciennes traditions de l'oralité, avec les perspectives de l'écriture. Ce modèle de concilation tend à mitiger en quelque sorte celui de la perte irrémédiable des ressorts de la transmission par le mécanisme de l'acculturation consécutive à la colonisation. C'est ce modèle de la perte que représentait Segalen dans Les Immémoriaux, les Maori perdant leur langue sacrée au contact de la colonisation, et perdant surtout le fil de la transmission orale. Le drame, on le sait, se noue dans ce roman fondateur, quand le personnage clé de Térii, censé transmettre la parole sacrée, se fait oublieux des "beaux parlers originels", au profit des "nouveaux parlers" dont sont porteurs les colons. C'est cette rupture qui motivera la quête de Paofaï, à la recherche de la transcription écrite à même de restituer les mots anciens. C'est en somme le motif de la perte du sens ancien, celui de la parole perdue dans les méandres de l'Histoire et de la fuite du Divers au profit de l'uniformité aliénante. À l'inverse de ce devenir funeste, il faut croire en la force des peuples qui auront su concilier les paroles ancestrales et les propositions de l'écriture et de ses propres variantes. Il faut y voir une manière d'enrichissement.


  

Néanmoins, interroger la validité d'un paradigme de transmission, c'est aussi en évaluer la plasiticité avec l'intrusion d'autres modèles, instrusions dues à des phénomènes historiques donnés, comme le fut le fait de la colonisation. En particulier, il est non seulement révélateur mais aussi passionnant en un certain sens, de constater que loin de gréver les ressources identitaires portées par l'oralité, certaines sociétés africaines ont pu selon l'évolution des contextes historiques, développer une littérature écrite qui ne se bornait pas à la simple transcription des structures orales, mais en dépassait l'instance pour parvenir à une inventivité rhétorique toute particulière, fondée sur les ressources de l'oralité mais redifinissant des lieux de l'écriture elle-même (on retrouve l'idée d'un ensemencement de l'écrit par l'oral). C'est ici toute la tradition non seulement des contes traditionnels réinventés pour l'écriture (d'Hampâté Bâ justement, à Birago Diop), ou de l'invention de modalités oratoires dans les récits romanesques. Ci-contre, une courte intervention de Souleymane Bachir Diagne en porte témoignage. Les écrivains de la créolité ont su eux aussi faire preuve de cette inventivité pour emprunter les voies multiples de la transposition (l'analyse n'en a pas encore été épuisée).

Intervention de Souleymane Bachir Diagne lors des Conférences

"Les cultures africaines aux rives du Lot" (Festival Africajarc, 2009).

Amadou Hampâté Bâ revient en 1969 sur les grands traits et l'étendue de l'oralité dans les traditions africaines. ("Un certain regard", ORTF, 7 septembre 1969).

Une étendue qui tend à fonder un modèle intégré, à savoir un modèle général régissant à la fois l'apprentissage des savoirs, mais aussi la formation spirituelle de l'individu et sa socialisation, le tout étant fondé en partie sur le recours à l'initiation. Omniprésence de la parole comme lieu du savoir dont sont dépositaires les anciens, codification précise des différentes strates cognitives visées par une programmation de l'apprentissage... Un ensemble qui dépasse à vrai dire la seule sphère des littératures orales, pour atteindre l'intégralité de la transmission, faisant du cas africain l'un des cas de cet ordre (il y en a d'autres, bien sûr, notamment en Asie), d'une oralité intégrale, englobant création et savoirs. Ce qui a frappé dans les éclairages d'Amadou Hampâté Bâ, parlant depuis le terreau de l'expérience malienne, c'est justement le fondement d'un modèle civilisationnel global fondé sur l'oralité, sa description mettant en lumière l'harmonie d'une expérience de transmission orale, alors même que les changements générés par la colonisation n'avaient pas réussi à entamer en profondeur cette structuration forte d'une culture de la parole fondatrice - on retrouve ce motif de la résistance précédemment évoqué et qui là encore, n'est pas un leurre.

Par Loïc Céry, coordonnateur du pôle numérique de l'ITM

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LES DOSSIERS DE L'INSTITUT DU TOUT-MONDE


  

LITTÉRATURES ET SAVOIRS DE L'ORALITÉ : QUOI DE NEUF ?

  

Paradigme de l'intégralité : l'oralité africaine selon Amadou Hampâté Bâ


Il est certainement devenu un passage obligé, d'évoquer l'apport considérable d'Amadou Hampâté Bâ, dès lors qu'il est question de l'oralité africaine ; je crois néanmoins qu'il y a là quelque facilité, quand on se borne le plus souvent à évoquer cette citation si célèbre, parfois tronquée et la plupart du temps mal comprise, déclaration faite par l'écrivain lors d'une séance du Conseil exécutif de l'UNESCO : "En Afrique, un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle". La formule a eu une fortune plus grande que la réelle compréhension de sa substance, car ce qu'Hampâté Bâ a voulu synthétiser ce faisant, et qu'il a su expliquer avec une telle science notamment dans Aspects de la civilisation africaine en 1972, c'est en gros, l'étendue même de l'oralité dans les traditions africaines.

(Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, 2006)

"Nous avons rendez-vous où les océans se rencontrent..."

  

  

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