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L'Institut du Tout-Monde, fondé par Édouard Glissant, tient à rappeler avec humilité, comme d'autres le font chaque année en Martinique, le souvenir de Chalvet, 1974.

Chalvet... et après ?


Quand on se confronte à ce haut degré de restitution d'une histoire proche et déterminante, une histoire qui tire sa substance de la cohérence d'une trajectoire collective, il est loisible de prendre acte de la fonction singulière de l'entreprise esthétique, littéraire ou artistique, quant à une compréhension profonde et intériorisée de ce qui fonde l'événement. Cela ne peut s'opérer qu'au titre d'une double acuité : celle tout d'abord, de la lecture des faits par tout un chacun, qui saura que l'analyse rationnelle ne suffit pas, et que si elle est indispensable, elle ne saurait épuiser cette "tâche colosalle que l'inventaire du réel" dont parle Fanon dans Peau noire, masques blancs. Plus que jamais, l'approche est nécessairement plurielle, en un contexte ou la considération du fait colonial n'impose pas seulement une intégrité, mais surtout une intégralité du regard. L'acuité nécessaire, c'est ensuite celle des créateurs eux-mêmes qui, plongés dans le bouillonnement des devenirs "post-coloniaux" comme on dit si rapidement, doivent aussi savoir, nourris de lucidité et de perspicacité, aider à décrypter, selon une investigation elle-même marronne. On ne peut s'attendre à rencontrer un Glissant à tous les coins de rue, du moins peut-on attendre de la littérature antillaise qu'elle sache se hisser au niveau exigeant d'une adéquation avec l'extrême contemporain : la necessité en est effectivement vitale, et c'est d'une présence vraie à l'aujourd'hui qu'il s'agit.


L'exemple de Chalvet, de sa connaissance comme de sa transmission, nous place devant l'urgence de cette double acuité, et nous en rappelle les impératifs. Le mouvement de 2009, tant en Martinique qu'en Guadeloupe, a été maintes fois analysé par toutes sortes de discours, des mieux pensés au plus approximatifs. Mais la question peut aussi ressortir de ce regard sur l'office de la création : où est le récit, où sont les narrations qui, aujourdhui dans le domaine antillais, pourraient accompagner de nouvelles lucidités sur la situation actuelle de ces sociétés ? Est-on vraiment sortis du colonialisme, de quelle post-modernité les nouveaux oripeaux des vieux ordres et des vieilles fixités s'habillent-ils ? Chalvet et sa transmission, pourraient bien constituer l'aiguillon nécessaire d'une intranquilité elle-même indispensable, peut-êre un rempart aux somnolences collectives autant qu'individuelles.

ils quittèrent la petite ville bien atlantique et de banlieue au bord de la Caraibe où pas un monsieur n'avait l'audace de penser vivre sans la métropole qu'il avait enrochée dans non pas son cœur mais sa peur d'être seul ils dévalèrent vers le futur et l'histoire les déposa où où attendez ils avaient pendant deux mois couru de fonds en mornes en ravines en hauts ils commençaient enfin à la fin des fins un parler de mots qui cherchaient non pas seulement à dire quelque chose mais aussi à arrêter à fixer au long du temps, le temps fait le temps qui quitte le temps, ce qui du temps sans arrêt s'effeuillait dans la nuit ils parlèrent deux mois durant dans la banane sans que nulle part ailleurs on entendît leur voix nouvelle ils travaillaient avec les équipes les ouvriers de la banane demandaient trente-cinq francs de la journée ils expliquaient ils demandaient personne n'entendait est-ce qu'il y a un endroit au monde où on entend ceux qui n'ont pas de voix, une fois encore les jeeps firent leur apparition puis en grands progrès de modernité les hélicoptères dont la voix officielle en radio a certifié qu'ils ne sont que chargés de la surveillance d'évacuer les morts ou les blessés non pas de bombarder en grenades un matin ils crurent que la mémoire retrouvée les faisait plonger dans la même boue d'histoire ils se retrouvèrent dans Fonds Brûlé avec au moins cent gendarmes ou gardes mobiles au moins des centaines de lacrymogènes qui pleuvaient sur eux et peut-être des offensives mais pour cette fois encore ils ne fuirent pas ils montèrent tous dans le bois ils se séparèrent pour se retrouver plus loin décidément il y avait quelque chose de changé la canne avait pourri dans les champs de betterave au loin de l'autre côté des eaux mais il ne fallait pas croire que la banane ferait mieux il y avait déjà un trou dans la terre où on enfouirait la banane pour planter des combien de bungalows ou de trois-étoiles ce qu'ils n'appelaient pas encore l'histoire mais dont ils avaient noué le premier mot dans ce parler soudain concassé raide à la bouche ce qu'ils commençaient à déplanter histoire dans tant de champs dont à présent ils commençaient à entasser la terre dans le trou du temps l'histoire leur histoire les convoquait à un autre rendez-vous où où attendez ils quittèrent donc Fonds Brûlé où une fois de plus les Land-rovers les camions patinèrent dans les herbages mouillés de boues molles qui s'opposaient et les Lands enragèrent de ne pas voir devant elles la terre nette se vider comme un sac de maïs qu'on éventre sur un tamis les jeeps commandaient elles se réunirent s'entendirent elles préparèrent leur manœuvre elles se firent prévenantes elles semblèrent se dissoudre dans le pays pluvieux trop vert d'en haut, elles sillonnèrent du côté de monsieur Célestin Colentroc qui ne parlait jamais et des héritiers Thérèse qui avaient un bar achalandé, elles virèrent encore au nord et quand ils se retrouvèrent eux trois dans le groupe de grévistes qui se dirigeait vers la commune proche vers les plantations où il fallait expliquer aux autres les points à réclamer ils s'étonnèrent de la terre qui était si changeante ils avaient découvert toutes sortes de Plantations avec les hommes et les femmes isolés dans les bois les jeeps des gendarmes montaient visiter chacune des cases pour effrayer intimider séduire et même quand ils se virent ainsi dépasser par les quatre ou cinq camions où un homme de l'ordre leur fit même un petit signe de complicité comme pour dire que tout allait s'arranger que ce n'était vraiment pas sérieux ils ne comprirent pas tout de suite que l'histoire les avait menés où où attendez là où il fallait payer le prix éternellement réclamé mais ils le comprirent peut-être à la manœuvre quand ils virent les quatre ou cinq camions qui les suivaient depuis le temps ils connaissaient la tactique on sourit en passant et on enferme dans un sac et quand au détour de la route à la fois chaude et humide avec ce petit lit de vapeur qui en montait ils virent le barrage des voitures qui les avaient dépassés ils surent qu'ils recommenceraient ici là là leur combat sans repos déjà les voitures qui suivaient les pressaient les crosses de fusil entraient en action déjà quelques-uns étaient tombés des balles partaient un homme sans défaillance marcha coutelas en main et se fit tuer net sous le souffle de l'hélicoptère de surveillance il partit debout non plus vers l'oubli mais peut-être vers quelque chose qui enfin commencerait à ressembler à la connaissance et au souvenir il y avait quelque chose de changé ils voyaient mourir les autres ils avaient donc eux trois fait leur temps il y avait donc quelque chose qui se suivait et poursuivait et dont ils allaient pouvoir toucher le déroulement et peut-être le bout et qu'ils pourraient appeler leur temps mais ils surent aussitôt oui tournant les yeux vers l'entour ils surent à quelle ruse ils s'étaient laissé prendre à quel endroit de nouveau malheur ce défilé de mort qu'on pourrait appeler leur histoire les avait menés où où où à cette crête rasée sans une cache sans un fond sans un arbre à ce dénudement d'en haut un jour tu regretteras l'à-sec de terre noire où pas une ombre ne te protège ils rirent de ce qu'eux trois qui avaient pendant tant d'années de dix et cent ans hélé chacun à la ronde et demandé qu'on monte dans les bois plus épais que la volonté se retrouvaient ainsi sur cette route balayée de balles qui se prolongeait des deux côtés par des champs d'ananas plats ouvragés comme des ailes de libellule branchées sur la route-tronc ho qui pourrait se terrer dans une aile de libellule il n'y avait qu'à courir ou voler ou planer dans et sur les ananas jusqu'à la Capote sous le souffle chaud strident de l'hélicoptère de surveillance et d'où donc tombait cette pluie lacrymogène jusqu'aux eaux blanches de la Capote espérant y trouver un trou d'eau suffisamment grand pour y plonger tout habillé l'histoire avait ainsi employé ces gendarmes-là pour accomplir sa ruse ainsi le pétun le café le caco le manioc la canne la canne la canne la canne la banane avaient aplati leurs feuilles leurs branches leurs pieds leurs racines et tous ceux qui s'y étaient pris dans l'étoilement argenté des ananas flanqués de toiles noires rangées au bord des sillons, ils tombèrent dans les champs d'ananas sous le vent torride de l'hélicoptère de surveillance, personne ne les vit tomber personne ne les retrouva ils ne furent pas de ceux qu'on découvre pourrissant aux embouchures des rivières de ceux pour qui on fait semblant de mener des enquêtes, mais il y avait avec eux un enfant aux yeux élargis, comme si l'ancienne forêt disparue avait continué de supporter dans l'air ces yeux qui l'avaient emplie, l'enfant tombant les regardait, alors ils tombèrent eux aussi s'écrasèrent dans les feuilles dentelées d'ananas qui s'accrochant à leur peau se dessouchaient de leurs trognons avant de les laisser eux trois dormir dans l'air chaud humide abandonné sans un arbre sans un support sous la chape de pluie là-haut qui semblait toujours si près du volcan un bateau de brouillard amarré au vent : ils se levèrent des griffures d'ananas aigre marchèrent





  

Et c'est à la faveur d'un magistral et puissant maëlstrom, un joyau littéraire rare et précieux, que va se redéployer cette narration, qui prend pour objet, en ces quelques pages saisissantes, le phénomène de constant recommencement de l'histoire des luttes des dominés et de leurs répressions par l'ordre colonial. Non pas dans le sens d'une déclinaison du truisme selon lequel "L'histoire est un éternel recommencement", mais comme une mise en exergue, dans le flux même du narratif et du chronologique, de la permanence des structures socio-économiques dans le contexte colonial, créant le malaise d'une répétition à l'infinie du même, quelles que soient les époques concernées. Ce que l'historien peut à bon droit constater (on a noté plus haut, les étonnantes similitudes entre la grève de 1900 et sa fusillade du François, avec la grève de 1974 et sa fusillade de Chalvet), l'écrivain cherche à le rendre présent dans l'écriture. C'est en quoi il explore cette permanence dans une section du roman qu'il nomme "Tombé lévé", reprenant une expression créole qui dit en elle-même le mouvement de ceux qui tombent mais se relèvent. Glissant en fait le paradigme du retour cyclique dans l'histoire antillaise, des luttes sociales vouées à une répression sanglante ; il en fait aussi, on le devine, le motif d'une héroïsation tragique des luttes populaires. Empruntant une chronologie élargie sur deux siècles, il montre la récurrence des phénomènes, en imbriquant les récits de chaque unité temporelle considérée et ce, selon trois niveaux d'intrication : l'abandon de toute ponctuation, mis à part quelques rares virgules (aucune majuscule ni de point), indiquant que le récit n'a ni début ni fin, mais qu'il instaure une circularité ; l'enchaînement des époques considérées, en une continuité ; le parcours imaginaire des époques par les trois figures clés du roman, Dlan, Médellus et Silacier, qui parcourent cette continuité temporelle qui rejoint leur propre déambulation géorgaphique de l'île. Cette vaste traversée du temps et de l'espace insulaire est datée dans le chapitrage même, selon ses deux extrémités, "1788-1974", mais comprend tout à la fois le récit de la fuite et du massacre d'un groupe de marrons en 1788 ; la répression d'un mouvement de grève en 1858, dix ans après l'abolition ; le récit des émeutes de Fort-de-France de décembre 1959 et de leur répression entraînant la mort de trois jeunes ; le récit de la grève de 1974 et de sa répression à Chalvet. Ce récit de Chalvet, une fois acquise par le lecteur la technique d'agencement rhétorique, est quant à lui on ne peut plus conforme à la réalité, à tel point qu'on aurait la tentation de le qualifier de "réaliste". Car "tout y est" en quelque sorte : l'exposé des modalités de la grève, la description détaillée de la fusillade, respetant scrupuleusement le déroulement des faits, le tout rehaussé par cette sensation du vertige de l'emmêlement des temps, Chalvet intervenant après le récit de décembre 1959, ce vertige trouve dans la traduction du proverbe créole "Temps fè temps, temps kité temps", comme une clé d'appréhension de l'imbrication temporelle. Voici, extrait de "Tombé lévé" dans Malemort, le récit déroutant, vertigineux et lumineux de Chalvet :

Bien avant cette célébration-là, c'est à Édouard Glissant que l'on doit l'évocation la plus saisissante de l'événement en littérature. Le cas est révélateur d'une caractéristique unique au sein de la littérature antillaise, si souvent accusée par des esprits mal inspirés, d'être tournée unilatéralement vers le passé : Glissant est bien le seul écrivain a avoir su traiter des événements qui lui étaient immédiatement contemporains, tout en liant leur intelligibilité à la considération du temps long, et des origines structurelles des phénomènes du présent, dans les tensions non résolues issues du passé. Car oui, en effet, le cas est unique : à un an de distance, alors que les événements de Chalvet sont encore si prégnants, qu'ils fondent en somme l'actualité même et les débats en cours, Édouard Glissant va les inscrire dans la trame de son roman Malemort, paru au Seuil en 1975. Et il va inscrire le récit des événements dans ce qui constitue l'un des morceaux de bravoure du roman, l'un des sommets de haute virtuosité narrative dont l'écrivain gratifie alors la pratique et la conception de la littérature, à tel point que l'esthétique éclatée et particulièrement exigeante qui se dit là n'a pas toujours été comprise à l'époque, entraînant même une incompréhension avouée devant une écriture ouvertement complexe. C'est uniquement avec un certain recul qu'on peut juger du projet littéraire qui se jouait alors, lovée dans les techniques narratives de la modernité, et pouquoi ne pas le dire, dans une vision de génie qui empruntait dans cette modernité elle-même les moyens d'une réinvention de la narration - non pas pour le jeu plaisant de réinventer, mais pour être justement au plus près d'une exploration des ressorts subtils de l'Histoire.


Car Glissant ne veut pas raconter les faits dans le cadre rassurant du classicisme narratif, dont il nie la légitimité à dire en somme le fin mot de l'histoire qu'il a sous les yeux, ses soubassements et ses structures, et dont la cohérence historique ne peut apparaître dans le récit qu'au prix de nouveaux modes d'agencement de l'écrit.

En 2013, L'Humanité a consacré un article au souvenir de la grève des ouvriers agricoles martiniquais de 1974, sous la forme d'une évocation qui suit le texte de la chanson de Kolo Barst, accompagnée de sa traduction. Article de Fernand Nouvet, du 19 août 2013.

Ci-contre : une interprétation mémorable de Févriyé 74 par Kolo Barst, accompagnée d'un compte-rendu des faits et d'une discussion de l'artiste avec deux grévistes de 1974, dont Omer Cyrille. Voir aussi : en live, à Bercy, en 2011.

Kolo Barst a su composer avec cette chanson le vrai mémorial de Chalvet. Une œuvre dont il convient de s'imprégner de toute la substance, pour comprendre qu'on tient là certainement un chant à l'égal des protest songs portés par Bob Marley, Bob Dylan, Nina Simone ou Billie Holiday. Un chef d'œuvre de justesse dans le ton, dans la force expressive sous-tendue pourtant par une économie d'énonciation, comme une densité émotionnelle hautement maîtrisée. Le texte se déploie comme une élégie lancinante, qui porte l'entêtement d'un leitmotiv tellement significatif en lui-même : "Sonjé sa ki passé" - "Souvenez-vous de ce qui s'est passé".

Févriyé 74 (Kolo Barst, 2010)

Ci-dessus : une représentation de la tuerie du 8 février 1900, à l'usine du François : 10 morts et 12 blessés graves par balles, c'est le solde de la violente répression ordonnée par le gouverneur de la Martinique face à la grève persistante des ouvriers des usines sucrières, qui demandaient le passage de 1 à 2, 50 Francs par journée de travail. Des accords salariaux seront pourtant arrachés aux békés en deux temps : le 13 à Sainte-Marie, et le 14 auprès de Jean Hayot à Rivière-Salée. Des accords qui ne seront pourtant pas toujours appliqués par la suite.


Le souvenir de 1900 est resté vivace, jusqu'à ce que d'autres luttes du XXe siècle n'en viennent à en estomper la vigueur. Seuls les accents évocateurs de Manman, la grève baré mwen devaient encore en porter le  témoignage et la mémoire presque fantomatique.

Et la grande grève de 1900 est pourtant cruciale dans l'histoire du mouvement ouvrier de la Martinique. Étudiée de près par les historiens martiniquais Jacques Adélaïde-Merlande et Armand Nicolas, elle présente étonnament, bien des similitudes avec la grève de février 1974 : le contexte est également celui d'une crise accélérée, celle de l'industrie sucrière qui sévit depuis les années 1880 dans les Antilles françaises ;  celle d'une productivité accrue par le système des grandes usines, parallèlement à une dégradation des conditions de travail et une augmentation de la charge de travail des ouvriers, accompagnée par une politique volontaire de baisse des salaires menée par les usiniers (la journée de travail est rémunérée en moyenne à moins de 1 Franc) ; celle de la modalité même de mobilisation dans les deux cas, à savoir celle de la grève marchante (les ouvriers propageant le mouvement d'usines en usines, depuis le Nord, le Lorrain, Basse-Pointe, jusqu'au sud, et les grandes usines de Rivière-Salée et de Petit-Bourg - on a vu pareille organisation, d'habitations en habitations, pour février 1974) ; celle de la stratégie des békés dans les deux cas, qui consiste à dénoncer auprès des autorités un climat insurrectionnel ; celle enfin de l'audience obtenue du côté du gouverneur, qui envoie la troupe en 1900, tirer sans sommation sur les ouvriers, et du côté du préfet qui en 1974 ordonne l'intervention des gardes mobiles pour une répression sans merci.


Tout proche de nous, la mémoire de Chalvet sera brillamment portée par un musicien éminent de la Martinique d'aujourd'hui : Kolo Barst qui, avec sa chanson Févriyé 74, a su inscrire dans une œuvre forte toute la charge liée à la mémoire de l'injustice et du crime qui avaient valu la vie à Rénor Ilmany et à Georges Marie-Louise. Une chanson qui cristallise autant qu'elle célèbre cette mémoire vive de Chalvet, la portant devant des publics qui souvent, à l'extérieur de la Martinique, ont pu découvrir l'histoire de cette répression.

Or cette grande grève de 1900, et son massacre du 8 février, qui fut l'objet d'une vague d'indignation en France, à commencer par celle de Jean Jaurès qui en fit à la Chambre des députés le symbole de la brutalité coloniale, fut bel et bien transmise dans la conscience populaire, avant d'être oubliée peu à peu - même si la chanson, elle, a persisté, mais comme coupée de son évocation première.

Manman, la grève baré mwen (Léona Gabriel, 1931)

D'un février à l'autre : mémoires de massacres, de Kolo Barst à Édouard Glissant


L'inscription dans la mémoire collective de ces repères ne se fait pas toujours sur le mode de la célébration, comme c'est le cas aujourd'hui, où les faits sont connus, récents et en quelque sorte directement accessibles à l'inteligibilité de tous - et où donc leur célébration demeure liée à l'évocation des faits. Dans d'autres cas, alors que l'inscription mémorielle a bien agi et que la transmission s'est bien effectuée, on a parfois perdu la signification de ce qui est déposé dans les entrelacs des dictons ou des chansons populaires. Qui se souvient encore en Martinique, mis à part ceux qui en auront été préalablement avertis, qu'une chanson qui fait tant partie du patrimoine comme Manman, la grève baré mwen, immotalisée par Lénoa Gabriel en 1931 en une composition originale inspirée de bribes de chansons populaires, porte en fait le souvenir de la grande grève des usines sucrières de février 1900 marquée par l'un des plus sanglants massacres d'ouvriers, dans le droit fil de ce que sera Chalvet en 1974 : la fusillade du 8 février devant l'usine du François, qui fit 10 morts. Le "Missié Michel" dont il est question dans la chanson ("Missié Michel pa lé bay dé Francs" - "Monsieur Michel ne veut pas donner deux Francs"), c'est Michel Hayot, directeur de l'usine de Rivière-Salée, qui refusait en effet de passer la journée des ouvriers à 2 Francs.

La mémoire vive de Chalvet : le processus de remémoration


Comme on l'a suggéré au début de ce dossier, la remémoration ne peut se restreindre à la seule restitution des faits. Et pour les événements de Chalvet, la nécessité d'un élargissement du regard s'impose pour considérer dans quelle mesure un tel repère constitue pour la société martiniquaise une entité mémorielle en soi, le lien passant non seulement par la connaissance historique des faits, mais qui plus est par leur restitution collective. Ce qui est sûr, c'est que des points de repère de cet ordre, parce qu'ils portent en eux tant de symboles et qu'ils sont contemporains de mutations qui devaient transformer le modèle de l'organsiation sociale, sont célébrés presque pour leur valeur iconique. Il n'est jamais fortuit qu'un évenement soit pris pour référence collective, surtout dans des trajectoires coloniales - c'est ce que Christine Chivallon a montré à propos du lien populaire à l'insurrection du sud de 1870. Le 14 février 1974 constitue l'un de ces conflits pris pour référence en ce qu'ils contiennent en eux-mêmes la mémoire de la substance d'un ordre colonial exprimé par la violence et d'un mode direct de répression.


  

© INSTITUT DU TOUT-MONDE

CHALVET, 1974 : QUAND LE COLONIALISME TUAIT, EN MARTINIQUE

  

  

Par Loïc Céry, Directeur du pôle numérique de l'ITM

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LES DOSSIERS DE L'INSTITUT DU TOUT-MONDE


  

(Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, 2006)

"Nous avons rendez-vous où les océans se rencontrent..."