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Faut-il le rappeler, la première version de ce texte datant de mars 1998, est donc contemporaine de l'autre grand geste s'il en est d'une "mémoire partagée" que constituera la "Déclaration sur la traite négrière et l'esclavage" que Chamoiseau co-signe alors avec Édouard Glissant et Wole Soyinka, déclaration réclamant la reconnaissance de la traite et de l'esclavage comme crime contre l'humanité - pétition à l'appui. Une déclaration qui aura joué un rôle si cruciale dans les mutations de ces années-là, qui devaient amener entre autre au vote de la loi de 2001.


La déclaration, lue ci-contre en mars 1998

par Édouard Glissant en Sorbonne

(lors du colloque "Poétiques

d'Édouard Glissant")

  

Ce dossier est mis en ligne conjointement à notre MOOC "Connaître l'esclavage",

Espace MCTM.

Patrick Chamoiseau, dans ses approches de l'esclavage, aura su conjuguer en somme, à la fois une mutation du non-dit vers la parole curative et une considération renouvelée portée à l'endroit d'une conscience reconquise sur l'obscur et le refoulement. Ces usages et ces métamorphoses opèrent comme chez Glissant selon une pluralité agissante du discours littéraire, où les représentations propres à la narration disent une intégralité autant qu'une intégrité du regard, celui qui se lit fondamentalement dans une pensée de l'histoire et de ses traces.


Ou quand le Marqueur de paroles devint l'acteur d'une maïeutique de la mémoire réappropriée.

"C'est la mémoire partagée en chaque individu (en chaque individuation tendant à plénitude) qui est la plus puissante et finalement la plus proche de l'humain ; et c'est l'imaginaire relationnel qui nous donne la possibilité, comme l'exigence, de nous ériger gardiens, et même célébrants, de ces mémoires peuplant nos horizons." (Ibid., p. 19-20)


 

C'est en cela que le "déshumain" devient alors "grandiose", car par le processus de la mémoire consciente visant à devenir une "expérience", il aura conduit à cet établissement de la Relation :

"(...) après un crime fondateur, l'identité que se partagent conquérants et conquis, dominés et dominants, ne peut plus, sans contradiction profonde, sans autodestruction, aller en conquête, en vengeance ou en extension olympienne. Du fait de sa complexité antagoniste, elle est forcée à Relation. (...) Nous devons nous souvenir pour conserver, dans la constellation des mémoires partagées, ce que les hommes sont capables de faire. Pour exalter en nous ce que les hommes sont capable de déployer contre l'extrême de l'horreur, mais aussi comme héroïsme inouï contre le déshumain. Pour nous rappeler que même au plus profons des morts symboliques, des dénis absolus, les hommes sont capables d'un plus de vie et de fournir alors, par des voies même douloureuses, des harmonies nouvelles, des identités ouvertes à Relation. Le déshumain est en nous parce que nous l'avons tous subi à des degrés divers ; mais aussi parce que nous sommes tout autant capables de le commettre. Les résistances et les héroïsmes sont en nous car nous les avons expérimentés. Les lâchetés et les acceptations sont en nous car nous les avons éprouvées. L'élan vital de l'humanisation (toujours à relancer) est en nous car nous avons produit des singularités valables pour tous, que nous pouvons maintenant, en toute fierté, offrir au reste du monde tout en vivant celles que le monde nous donne. Notre devoir et notre droit à la mémoire, notre mémoire nécessaire, s'articulent sur tout cela, et pour tout cela." (Ibid., p. 18-19)

Sortir de cette impasse ne peut se négocier, dès lors qu'est reconnue la nature fondatrice du crime esclavagiste, qu'à la faveur de l'intégration d'une "identité relationelle", telle qu'il se réclame de cette idée glissantienne, débouchant su' la nécessité d'une mémoire elle-même fondée en Relation :

"LE CRIME QUI FONDE - Mais il y a un autre crime. Plus rare celui-là et qui génère, me semble-t-il, une mémoire étrange. C'est le crime fondateur. C'est ce qui s'est produit, dans les Amériques et l'océan Indien, à travers la Traite et l'esclavage. C'est le crime qui est à l'origine d'une nouvelle communauté de nouvelles cultures, de nouvelles sociétés, nouvelles identités, nouvelles visions du monde... C'est par lui, avec lui, à travers lui et contre lui que des hommes, confrontés ou broyés ensemble, sécrètent les réponses neuves qu'exige leur survie. Lorsque le crime est fondateur, les communautés qui en surgissent; constituées des victimes et des bourreaux, des dominés et des dominateurs, des fils de maîtres et des fils d'esclaves, sont très embarrassées. Elles sont nées là-dedans. et ce berceau épouvantable a déterminé leurs formes d'organisation, leurs systèmes de valeurs. Ces entitées déploient leur existence au monde avec des réponses, des armes et des outils qui proviennes de ce crime. Le crime les habite et les structure. Alors, elles n'ont qu'une réaction possible, nous l'avons vu: c'est le silence. Faire silence sur le crime, tenter de faire avec, tenter de vivre, d'avancer en se taisant sur la foudre fondatrice. On se livre alors, sans lae savoir, aux fermentations de la mémoire obscure." (Ibid., p. 14-15)

Le constat de cette omniprésence obscure amène Chamoiseau à déterminer la nature générique du crime esclavagiste, distinguant le "crime victorieux" du "crime destructurant", pour en arriver à la catégorie la plus approchante de l'esclavage, à savoir le "crime fondateur". Constatant que les sociétés créoles émergent de cet événement, il lui confère la nature de fondation, celle avec laquelle on est contraint de composer, selon un protocole à définir :

"LA MÉMOIRE OBSCURE - Mais, sous ce silence transgénérationnel, nous nous sommes retrouvés ancrés dans l'esclavage lui-même. su ce socle impalpable, l'esclavage, en nous, est demeuré actif. Le silence n'élimine pas le crime que l'on a subi, ne l'atténue pas, ne le transforme pas. Il le laisse intact, virulent et nocif, dans les esprits et dans les chairs Il l'installe dans la communauté. Le crime subi devient alors un informulé, un non-dit, qui déploie ses assises, ou même ses tentacules, dans les espaces de l'ombre. Le silence génère un mémoire inconsciente. Une mémoire obscure. Ainsi, nos sociétés antillaises, nos cultures américaines, nos identités mosaïques, sont traversées et structurées par des dynamiques qui proviennent de la période esclavagiste, et qui se maintiennent par la mémoire obscure que nous en conservons. Cette mémoire obscure de l'esclavage et de la Traite rôde encore dans nos parole les plus anodines. Elle s'est installée dans nos orgueils et nos susceptibilités. Elle s'est profilée dans l'arrière-fond de nos contes, de nos chansons, de nos proverbes, de nos titimes. Elle a émergé dans nos formulations de manière détournée, furtive, étranglée ou secrète, mais toujours opaque et permanente. Elle est active dans l'intimité de nos chairs, de nos organisations sociales et de nos esprits." (Ibid, p. 8-9).

Fustigeant par la suite l'oubli motifère et sclérosant qui découlerait de ce silence pourtant compréhensible, il détaille ce qu'il entend justement par cette "mémoire obscure" qui émerge de ce silence, et qui est la persistance névrotique, malgré l'oubli, de traces inconscientes :

"LE VIEUX SILENCE - Mes parents et arrière-grands-parents se sont tus sur la Traite et l'esclavage. Au sortir de ce crime, le silence a régné. Rien de ce que j'en sais ne m'a été transmis de manière directe ou volontaire. c'est une réaction normale. Chez des êtres humains confrontés à un malheur extrême, un extrême de l'horreur, l'insctinct de vie s'exacerbe et actionne, en réflexe, les médecines du silence. Les survivants demandent à leur silence de panser la blessure, de soigner au plus vite la douleur, de recréer autour de leur conscience cette stase émotionnelle qui aide à tenter de revivre" (Ibid., p. 7)

Mais on l'a dit, ce texte ne constitue pas seulement un vade mecum du diptyque, il est porteur d'une pensée intégrale de la mémoire de l'esclavage, pensée pleinement accordée à celle que déploie Édouard Glissant et dont la synthèse en même temps que l'avancée ultime peuvent se lire dans l'essai publié en 2007 (qui est aussi le rapport de préfiguration du Centre national de mémoire et d'histoire de l'esclavage, remis à Jacques Chirac en 2006) sous le titre Mémoires des esclavages (Paris, Gallimard / La Documentation française, 2007). Dans toute son économie mémorielle, Chamoiseau se réclame des visions qui sont celles de Glissant à ce sujet, de sorte que son appréhension est indissociable et complémentaire de cette haute vision éminemment subtile, qui est encore devant nous. Les catégories évoquées par Chamoiseau dans sa réflexion sur la nature de la mémoire liée à l'esclavage, de l'obscur à la conscience, mais aussi la pensée relative à la nature du crime esclavagiste ainsi que l'appel à la Relation, sont en cela une manière de décliner et d'étayer la vision de Glissant. Le point de départ de cette primordiale économie mémorielle revient sur ce que Chamoiseau nomme le "vieux silence", et qui apparaissait déjà dans Texaco, dans le récit initial de Marie-Sophie à propos du mutisme de ses parents. Ici, Chamoiseau écrit :

"L'EXPÉRIENCE - Alors comment passer d'une mémoire obscure à une mémoire consciente qui serait celle du Tout-Monde ? La mémoire obscure est en fait une exacerbation silencieuse de la blessure. Elle ne génère pas d'oubli. Et c'est en cela qu'elle n'est pas une mémoire, mais une crispation du psychisme. La vraie mémoire est sœur de l'oubli. L'oubli est le sculpteur de la mémoire. Et la mémoire est ordonnatrice des procédures d'oubli. La mémoire consciente déploie ce processus régénérateur qui évolue, se transforme, intègre et désintègre, et fonde ainsi les équilibres d'une nouvelle fondation. La mémoire consciente combat l'oubli, mais elle commerce aussi avec l'oubli, elle reconnaît et admet l'inoubliable. Elle accepte le postulat d'une mémoire obscure et la cherche en dialogue avec elle. Elle imagine cette mémoire obscure dans ses mystères et l'envisage en des croyances, mais la soumet toujours aux nécessités de la clairvoyance et de l'élucidation qui ne craignent pas l'inconnaissable. (...)

En écrivant ces deux ouvrages, L'esclave vieil homme et le molosse et Un dimanche au cahot, j'ai tenté de transformer, au plus profond de moi, le crime en expérience. L'expérience n'est pas un message, ni une vérité, ni même un qualconque enseignement, c'est un frémissement de vie que l'on offre à l'Autre dans la construction de sa propre expérience. Nous n'vons plus que nos expériences inviduelles à construire jour après jour, à sans relâche entrelacer. C'est dans le tissage des trajectoires individuées - ces expériences irremplaçables et singulières - que se fondera l'alliance qui un peu plus humanisera le monde." (Patrick Chamoiseau, De la mémoire obscure à la mémoire consciente, Paris, Gallimard, "Folio", 2010, p. 22).

L'écrivain y livre donc une lecture du projet d'ensemble qui sous-tend le diptyque fictionnel, éclairage éminemment précieux pour le lecteur, puisqu'il se retrouve partie prenante d'une réelle pensée de la mémoire. L'un des débouchés de cette pensée, réside en l'appel à une expérience comme vecteur de la mémoire, et comme instrument de passage de cet obscur à cette conscience :

Par rapport à la réminiscence originelle menée depuis Texaco, la diffraction de la mémoire avait aussi précédé l'instance fictionnelle chez l'écrivain, puisque neuf ans avant la publication d'Un dimanche au cachot, et un an après Écrire en pays dominé et L'esclave vieil homme et le molosse, ce que dira le roman de 2007 à propos de cette conscientisation qui doit émerger depuis l'obscurité informe de l'occultation, avait déjà été clairement clamé dans un texte peu connu et qu'il fallait impérativement publier pour faire ressortir la cohérence de l'ensemble. Ce texte, intitulé De la mémoire obscure à la mémoire consciente, est une version remanée et augmentée d'une conférence prononcée par Patrick Chamoiseau en 1998, à l'occasion du fameux cent-cinquantenaire de l'abolition de l'esclavage (je dis fameux car la date occasionna en elle-même bien des mutations). Il a été publié à la faveur du rassemblement (déjà signifiant) de L'esclave vieil homme et le molosse et d'Un dimanche au cachot en édition de poche par Gallimard en 2010, en coffret de la collection "Folio" sous le tire Le déshumain grandiose. Le motif du diptyque est clairement énoncé dans cette réorganisation éditoriale en vertu de laquelle Chamoiseau fait des deux romans les deux "tomes" de cet ensemble Le déshumain grandiose : Tome I - L'esclave vieil homme et le molosse, Tome II - Un dimanche au cahot. Le texte en question constitue quant à lui la postface de l'ensemble. Cette réorganisation éditoriale est très signifiante de la part de l'écrivain, et il ne faut pas la considérer superficiellement. Elle correspond à une volonté de faire apparaître l'unité d'une création et d'une réflexion concernant l'esclavage, unité qui conjoint les temporalités d'un processus qui, comme on l'a vu, avait débuté dès Texaco. Accompagné de la postface jusqu'alors inédite, les deux éléments de ce diptyque acquièrent justement la cohérence de cette diffraction qu'on a dite et qui, par la confrontation aux nœuds et aux traces du passé problématique de l'esclavage (générant la vision tragique du marronnage dans L'esclave vieil homme et le molosse et la névrose du passé non-dit dans Un dimanche au cachot), mène à la dernière instance de ce processus qui parachève la quête de représentation de la "mémoire obscure" menée dans les romans et instaure une "mémoire consciente". C'est cette cohésion et en somme ce projet d'ensemble du diptyque qui peut se lire dans le texte de postface, qui constitue la synthèse de la conception mémorielle de Chamoiseau : un texte essentiel.

"Le cri inaudible de Caroline provient du profond d'elle. Celui de L'Oubliée aussi : elle sait que cette chose de pierres n'est rien d'autre qu'une destruction fatale. Ceux qui en sortirent sous une faveur du Maître, ne purent jamais se redresser l'échine et donnèrent l'impression dy demeurer encore." (Ibid., p. 83)

"Pour construire dans l'estime la mémoire qui nous manque" : recomposition mémorielle - "dans l'estime" : encore la trace de Perse, omniprésente, mais laissons là ce pur délice - pour le collectif, à partir de la fiction certes, mais soyons attentifs à ceci : une fiction fondée sur ces "Traces-mémoires" glissantiennes dont Chamoiseau rappelait l'importance dans Écrire en pays dominé. Et le cachot, en sa matérialité historique autant qu'en sa puissance métaphorique, symbolise bien sûr cet enfouissement de la mémoire dans l'abîme du passé de violence déshumanisante, pathologie anihilatrice et transgénérationnelle. L'objet, et la fonction de ce grand livre aura été de faire émerger ce que Chamoiseau nomme le "cri inaudible" :

"On dit que L'Oubliée engendra avec le maçon-franc, ou bien avec Sechou, ou les deux à la fois, la lignée trouble des L'Oubliée, femmes marginales, de connaissance et de sagesse, dont nul n'atteste sinon mes propres histoires, et qui traversent ma mémoire pour construire dans l'estime la mémoire qui nous manque." (Ibid., p. 314-315)

L'écrivain, adjuvant d'une cure par l'explicitation de la mémoire, une cure individuelle mais aussi collective : non pas un guide omniscient, mais l'ouvrier de cette refonte, de cette restructuration d'une identité morcelée par le trauma du passé. Concluant sur la destinée finalement inconnue de son personnage de L'Oubliée, convoquée justement parce qu'elle incarne la part occultée de cette mémoire, l'écrivain dira plus loin :

"Avec ton histoire, par le seul fait de raconter, tu as peut-être démantelé la coque morbide où elle était recluse. Dans son désarroi, son obscur, tu as esquissé pour elle,seulement pour elle, un monde, un autre monde, dans lequel elle s'est mise en mouvement. Elle a pu éprouver un univers intime, par répulsion ou identification à cette fille L'Oubliée. Tu lui as fait traverser une sorte d'impossible..." (Patrick Chamoiseau, Un dimanche au cachot, op. cit, p. 302-303)

Ce type de recours narratif s'accorde avec le projet d'une recomposition du tableau de la société d'habitation captée elle-même en sa décomposition, ou plus exactement sa putréfaction. C'est encore cette putréfaction qui va motiver la violence extrême, à mesure de l'avancée de ce récit éclaté et néanmoins linéaire pour chacun de ses deux versants. On pense immanquablement au Céline du Voyage au bout de la nuit, du point de vue de cette traversée des malheurs, des perversions extrêmes, en somme de cette banalité du mal dont l'habitation esclavagiste est incontestablement le théâtre. Et on comprend, au regard de ce dispositif romanesque, que rien n'est gratuit dans cette confrontation aux données de violence dont est porteur l'esclavage aux Antilles : il fallait cet extrême pour que la fiction prenne tout son sens, celui d'une mimèsis assez fidèle du réel convoqué.


L'autre ligne mélodique du contrepoint propre à cette diffration mémorielle est donc la valeur curative du décryptage. Il faudrait, dans ce registre, développer très amplement la fonction assumée par l'écrivain dans le récit, je veux dire la personne de l'écrivain même qui, en éducateur intervient auprès de Caroline et accompagnera son angoisse, pour en décrypter en effet l'origine, permettre au récit d'éclore comme un remède à l'incompréhension et aux "nœuds" d'une mémoire occultée, comme il les nommait déjà. Je me contenterai de rappeler ce rôle moteur, sans en aborder plus avant les apects, qui appartiennent aussi à la sphère formelle du roman. Je me contenterai d'indiquer l'extrême richesse de ce rôle, qui fonde un discours d'auto-herméneutique dans le roman, l'écrivain réfléchisant avec le lecteur, parfois contre lui, dans une sorte de dispute imaginaire, sur son propre rôle et l'écriture de son roman. Je me contenterai aussi de rappeler, comme au frontispice virtuel de cette part du commentaire imparfait, cette manière de synthèse où l'écrivain, s'adressant à lui-même, concède ceci :

"LE VENDEUR DE PORCELAINE - Le Maître traverse les bâtiments qui frissonnent des pulsions du dimanche. Un nègre coureur surgit. Il guide le char d'un visiteur à la longue redingote noire. L'Oubliée écoute et sent le Maître content. Toute visite est un honneur, surtout si elle provient de France. Ils se parlent, se présentent. L'homme est un vendeur de porcelaine qui visite le pays et les Habitations, il en a déjà vu quelques-unes, celle-ci est la troisième. À l'occasion, il montre quelques gravures d'une porcelaine d'Alsace et recueille des commandes. Devant lui, le Maître retrouve un rien de conviction. Il lance un geste large pour présenter ses terres, ses bêtes, sa belle ouvrage de défricheur tellement conforme à ce que nous dit notre Seigneur, la Genèse, 1.28, soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la, soumettez les poissons de la mer, et les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur terre !... Le vendeur de porcelaine est franc : il se dit abolitionniste, prévenu contre l'esclavage, mais du camp raisonnable car des délais sont nécessaires pour ces nègres abîmés. Cela fait rire le Maître : ceux qui sont contre et qui s'en émeuvent se trompent sur la réalité, et surtout ne connaissent pas les nègres. Il l'invite à sa Grand-case.


Tandis que les enfants regardent le visiteur et que la femme lui sert un chocolat, l'omnipotent se rend vers la galerie des jarres, se lave, fredonne une cantate de Bach, se parfume, s'habille se lin blanc, pousse une prière sur le prie-dieu ; puis ils rejoint son visiteur pour tout lui expliquer de manière très civile. Lui montrer du haut de la Grand-case la houle carrelée des champs. Lui dire cette nature assainie de toute lie sauvage. Cette glaise chiffonnée, cette sylve barbare, ces faux-semblants mortels, transmutés en richesse. Il garde la main sur cet enfer et seule sa main le rend vivable. Il parle de civilisation à défendre. Il croit en l'excellence de sa civilisation qu'il faut étendre aux ombres. Il croit au devoir de ceux qui portent le monde. Et puis surtout : il peut tenir les nègres. Le Maître dit alors au visiteur ce qu'il connaît des nègres.


Ils sont feignants, vicieux, menteurs, voleurs, vains et railleurs. Les Congos son marronneurs et souffrent du venin de leur ventre. Les Mendingues n'ont que la danse comme essentielle ferveur. Les Peuls sont bons gardiens de leurs cousins les bœufs. Les Cramentis sont portés au suicide pour calmer leurs démons. Les Mines se pendent pour rien car ils n'ont rien à vivre. Les Ayos sont robustes mais inertes comme des pierres. Les Ibos n'affectent leur énergie qu'à la rumination de quelque patate grillée. Les Aradas sont des mangeurs de chiens, sorciers infâmes mais travailleurs sans fin s'ils sont apeurés... Le Maître craint les idoles démoniaques que ces gens-là transportent, c'est pourquoi il les mène aux lumières du vrai dieu. Entre sa Grand-case et les casiers à nègres se mène une guerre du bien contre le mal, et lui se trouve en première ligne. Tous n'ont pas d'âme, pas de vertu, et cette mise au travail les bonifie vraiment... Et il flatte de la main le blond de ses enfants, leurs tignasses flavescentes dont il a calculé l'émergence, la pâleur de sa femme choisie de juste blancheur : un cercle de pureté dans cette mangrove qui infecte l'humain...


Le Maître a beaucoup parlé, en accusant le trait, et le vendeur de porcelaine l'a écouté. Mais le Maître sent, sous l'ascèse attentive, que l'esprit du visiteur regarde questionne recherche et ne bouge pas facile.


Il a beaucoup parlé, dans l'ordinaire et le facile, mais il sent qu'il n'est plus dans ce qu'il a dit, qu'il est tombé ailleurs, qu'il tombe encore.


Il sent aussi que le sombre visiteur amène quelque chose qui s'insinue en lui, un inconnu qui ajoute un déplacement au déplacement de son esprit."

(Patrick Chamoiseau, Un dimanche au cachot, Paris, Gallimard, 2007, p. 64 à 66)

Ce retour modifie l'ordre de l'habitation, il va générer à son tour un doute subversif dans les esprits et au moins un autre marronnage. C'est aussi dans le contexte de ce retour (juste après le retour exactement) qui semble annoncer la fin proche de l'ordonnancement colonial dans sa déclinaison esclavagiste, qu'intervient celui qui sea nommé par la suite "le visiteur", ce vendeur de porcelaine où l'on reconnaît sans peine les traits de Victor Schœlcher en personne :

Cette polyphonie se déploie sur au moins deux niveaux temporels, bien entendu celui de cette paralysie de Caroline sous la voûte "hantée" en quelque sorte, et celui de la remontée vers le temps de L'Oubliée et de l'habitation Gaschette, lieu focal de la visée mémorielle, lieu de la violence de l'esclavage (voir l'extrait lu ci-contre). Outre même les liens progressivement élucidés de la correspondance des deux temps internes au roman, c'est l'autre lien, écho et suite tout à la fois, avec L'esclave vieil homme et le molosse qui nourrit ce premier niveau de diffraction (on retrouve la notion de diptyque, procédé ouvertement pratiqué par Chamoiseau, qui dit lui-même que ces deux livres sont les deux romans de l'esclavage - voir l'entretien présenté plus haut). Car le retour de la traque menée par le maître et le molosse du roman de 1997 trouve sa suite chronologique ici, ce désarroi et ce trouble du maître, cette modification du molosse, cette interrogation fondamentale quant à la destinée finale du vieil homme.

Et d'ailleurs, pourquoi parler de diffraction - car il ne s'agit pas là d'un effet rhétorique relevant de la même sophistication fustigée plus haut, à condition d'expliquer ce que désigne le terme en l'occurrence ? Dans le roman, on peut envisager une diffraction de la mémoire, entendons par là, en une analogie mesurée avec le phénomène physique de diffraction, une réorganisation de la visée de la mémoire rencontrant dans son déroulement l'obstacle massif d'un souvenir informe, obscur et inaudible et qui, sous l'effet de cette rencontre, se trouve modifiée dans son expression et son aboutissement : comprenons donc ici une reformulation de la mémoire après la confrontation (brutale, maladive) à un passé éminemment problématique via un souvenir hétérogène. En outrepassant la seule réminiscence dont relevait Texaco (où la question de l'occulation était simplement nommée brièvement), en renouant avec le fil du récit à l'œuvre dans L'esclave vieil homme et le molosse dont l'objet propre était d'explorer une vision tragique du marronnage, la diffraction mémorielle dont relève Un dimanche au cachot peut se définir par cette double instance (ce contrepoint), à la fois de la polyphonie narrative et de la valeur en quelque sorte curative du décryptage. La narration polyphonique dit dans l'espace du récit, que la relation des faits ne peut être unilatérale, et que ce souvenir engage une multitude de vies, et d'autant de perceptions.

Comme pour les autres romans de Chamoiseau mais ici sans doute encore davantage compte tenu de la subtilité des intrications narratives, du sytème harmonique au sens musical du terme qu'emprunte la narration, habitée par Glissant... au regard donc de tout cela, qui est considérable, il peut paraître quelque peu indécent de vouloir procéder à une approche "synthétique" : c'est l'ensemble de ces ramifications qu'il faudrait analyser pour rendre compte de cette sorte d'édifice de la représentation - on y revient. Toute synthèse en serait arbitraire, elle est établie ici au seul souci de suggérer une intelligibilité de base à propos de l'approche de l'esclavage : synthèse minimaliste en somme. Disons, donc, dans le seul souci de cette synthèse et pour saisir la continuité mais aussi la discontinuité avec ce que l'œuvre a édifié jusqu'alors d'un discours de la mémoire recomposée, qu'Un dimanche au cachot procède à la fois, toujours pour filer la métaphore musicale, un peu du "contrepoint" qui entremêle la névrose mémorielle (celle que symbolise la prostration subite dans laquelle se retrouve la petite Caroline, sous la voûte de pierre de ce qui se révélera apparemment être un ancien cachot), névrose traumatique dépeinte au plein de sa puissance paralysante, et à la fois la révélation des nœuds originels de la névrose elle-même, qu'incarne le destin de L'Oubliée, cette esclave qui séjourna au cachot avant de s'en extraire, et dont l'identité se révèle peu à peu (il n'est pas question dans une étude critique de révéler très vulgairement ce que la lecture fera, au regard notamment de la généalogie même de L'Oubliée). Par la polyphonie narrative pratiquée tant et tant par Glissant, on retrouve la volonté d'un renouement de la mémoire, mais tout se passe ici comme si ce renouement, déjà effectué dans l'œuvre, ne suffisait pas à dissiper cette autre face du tragique, que génère le refoulement. Il fallait fouiller au cœur de la pathologie névrotique, des cris, des hurlements, de la détresse la plus obscure ressentie par cette petite Caroline pour que du fond du passé de l'esclavage, du fond de l'obscurité si signifiante et si métaphorique à la fois du cachot, se révèle son double occulté, oublié, L'Oubliée petite chabine, "petite moune" et "cribiche jaune" porteuse de toute cette mémoire, et qu'elle parvienne à la consience du récit et des décryptages recommencés. Il fallait encore ménager au cœur de cet ensemble si prégnant, la résurgence de la trame du roman de 1997, L'esclave vieil homme et le molosse, pour que le processus de diffraction soit amplifié et comme parachevé.

Le 18 mai 2013, Patrick Chamoiseau publie sur sa page Facebook une prise de position relative à la question des répérations.

LIEN : CHAMOISEAU ET LA QUESTION DES RÉPARATIONS

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Dans cette série en 4 parties consacrée à la Martinique en octobre 2013 par France Culture ("La fabrique de l'Histoire" d'Emmanuel Laurentin), Sophie Haluk reprend son questionnement dense de Patrick Chamoiseau, dans une déambulation dans Saint-Pierre, sur les traces du passé esclavagiste de la ville.


Comment l’espace géographique antillais est-il marqué par l’Histoire ?  A Saint-Pierre et Fort de France, l’écrivain Patrick Chamoiseau nous invite à une lecture sensible des traces laissées par les histoires multiples qui ont façonné la Martinique.  Un territoire qui a été jusqu’ici structuré par l’histoire coloniale.

Le patrimoine visible, nous dit Patrick Chamoiseau, reste le patrimoine colonial –  grands monuments, forts, Habitations etc. Le patrimoine populaire – les contes, proverbes, la musique, les petites cases créoles, etc. - forme un patrimoine encore trop peu valorisé. Dès lors comment rétablir l’équilibre ?

C’est tout l’enjeu de l’ambitieux projet de valorisation culturelle et patrimoniale lancé par Serge Lechtimy, président du Conseil Régional, depuis 2011 à Saint Pierre et aux Trois îlets. Dirigé par Patrick Chamoiseau, ce projet relève un défi majeur : faire participer les Martiniquais au balisage mémoriel de leur île, les aider à se réapproprier cet espace tout comme leur Histoire. Une Histoire relationnelle chaotique, fruit de la confrontation des histoires et des mémoires amérindiennes, esclavagistes et coloniales, qui, selon l’écrivain, devraient toutes pouvoir, dans le dialogue, exprimer leur singularité.

Le choix des lieux labélisés «Maisons des illustres», qui a soulevé la polémique en septembre 2011, est révélatrice de ce que Patrick Chamoiseau appelle la permanence d’un vieil esprit colonial. Comment peut-on qualifier d’illustres (au sens d’eeemplaires donc) l’Habitation Saint Jacques, l’Habitation Clément et le musée de la Pagerie de Joséphine de Beauharnais, tous liés à la période de l’esclavage ? Pourquoi les historiens, hommes politiques, hommes de conscience martiniquais n’ont-ils pas été consultés ? Ainsi s’indignait Patrick Chamoiseau dans un article publié par le quotidien France Antilles le 17 septembre 2011.

 

Aujourd‘hui il revient aux Antillais de baliser symboliquement leur espace, et de se réapproprier les lieux de mémoire. A commencer par la jeunesse. Le festival musical Blow ! qui se tient tous les ans à la Pagerie au Trois Ilets, s’inscrit dans ce désir-la.

Patrick Chamoiseau conclut le documentaire par un appel à la responsabilisation des Antillais, à une véritable mise en relation avec la France et non pas une mise sous relation. Où l’autonomie de pensée et de création peut s’exprimer de part et d’autres. Un combat non plus pour l’indépendance, comme il a pu le mener autrefois, mais pour une relation d’interdépendance des Antilles avec la France, l’Europe, le monde.

Avec l’écrivain Patrick Chamoiseau, et les interventions musicales enregistrées en Martinique de : Jean et Henri Pierre-Leandre, du groupe de conques de lambi Watabwi.

Corina Crainic (Université de Moncton, Canada), "L'esclave vieil homme et le molosse ou la restructuration du paysage intime d'un roman des Amériques", contribution au colloque  "Patrick Chamoiseau et la mer des récits", laboratoire Lettres, Langages et Arts (LLA CREATIS) de l'Université Toulouse Jean-Jaurès-campus Mirail, 8-10 octobre 2014.


Si les romans qui le précèdent se préoccupent d’abord du sort commun des Martiniquais et s’attachent à mettre en relief la richesse, la diversité et la beauté antillaises de manière à parer au legs esclavagiste, "L’esclave vieil homme et le molosse" met en scène l’avènement de préoccupations autres, qui relèvent davantage du désir d’une libération intime que de la sauvegarde ou de la réhabilitation d’un peuple. Ce désir, exploré d’ailleurs aussi dans "Un dimanche au cachot", "L’empreinte à Crusoé" et "Le papillon et la lumière", éloigne le discours des effondrements et des éventuelles solutions en contexte postcolonial. Il l’éloigne aussi d’une pensée du devenir commun, d’un projet social, de revendications et d’invitations à une réflexion quant aux manières d’habiter et de penser le monde en général et la Martinique en particulier. Ou encore, s’il y a invitation à penser et à habiter le monde différemment, et surtout plus intelligemment, plus sensiblement ou plus poétiquement, elle est adressée à ce que l’être humain comporte de plus solitaire et de plus profond, comme si la révolution appelée ne pouvait correspondre qu’à une intimité envisagée comme la seule instance pouvant soutenir un projet d’une telle envergure.

Le roman entame aussi un mouvement relevant du roman des Amériques ou d’une américanité se définissant d’abord et surtout par un désir de la métamorphose inséparable de celui de la solitude, sinon même d’une individualité définie non pas comme une pulsion narcissique destructrice ou stérile mais plutôt comme la condition même de la connaissance et de la plénitude. Corina Crainic étudie donc les manières dont s’expriment ces préoccupations, ce qu’elles révèlent de la pensée de l’écrivain et la place qu’elles occupent parmi des idées, idéaux, fantasmes ou lucidités d’écrivains des Amériques tels que William Faulkner et Alejo Carpentier.

Lecture par Greg Germain, pour le site "Les

Mémoires de l'esclavage et de leurs abolitions"

© INSTITUT DU TOUT-MONDE, 2013

Extrait d'Un dimanche au cachot ("L'habitation Gaschette" et "Les cachots effrayants")

  

Ce que poursuivait le processus de réminiscencce par la représentation fictionnelle, ce que tentait de pister la mémoire d'une résistance tragique n'exclut pas néanmoins l'instance reconnue et parcourue d'une mémoire entravée, celle que désignait déjà l'occultation constatée dès Texaco, puis individuellement surmontée dans Écrire en pays dominé et L'esclave vieil homme et le molosse. Plus tard dans l'œuvre et en somme dix ans après l'essai et le roman de 1997, Chamoiseau revient sur la problématique de cette mémoire entravée de l'esclavage, dans un roman tout aussi magistral qui dit les pathologies mémorielles et l'inconscient collectif refoulé, générateur de souffrances individuelles. En 2007, le roman Un dimanche au cachot élargit encore l'appréhension du passé esclavagiste, par les entrelacs d'une mémoire diffractée.

© INSTITUT DU TOUT-MONDE

Mémoire diffractée : de la névrose à la conscientisation

"Les Dossiers de l'Institut du Tout-Monde" vous proposent des focalisations sur certains points liés à la philosophie générale de l'institut. Les créolisations, l'idéal de Relation, la trame plurielle et tremblée des interculturalités agissantes : les axes, en somme, qui furent ceux qu'Édouard Glissant avait voulus aux fondements de l'Institut du Tout-Monde, quand il le fondait en 2006. Une approche intuitive que nous déclinerons au gré de ces nouvelles propositions du site.

APPROCHES DE L'ESCLAVAGE DANS L'ŒUVRE DE PATRICK CHAMOISEAU

  

  

Par Loïc Céry, coordonnateur du pôle numérique de l'ITM

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LES DOSSIERS DE L'INSTITUT DU TOUT-MONDE


  

(Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, 2006)

"Nous avons rendez-vous où les océans se rencontrent..."